À Euronat, le plus grand centre naturiste d'Europe situé dans le Médoc, la cohabitation entre vacanciers naturistes et « textiles » – ces touristes qui ne pratiquent pas la nudité – suscite des tensions croissantes. Une étude menée sur des commentaires de clients révèle que cette mixité modifie l'expérience et peut provoquer un malaise mutuel. Selon Élodie Manthé, maître de conférences en sciences de gestion à l'Université Savoie Mont Blanc, cette situation illustre un défi plus large pour de nombreuses destinations touristiques.
Le naturisme, une philosophie bousculée par l'arrivée des « textiles »
Le naturisme, théorisé dès le XIXᵉ siècle par des penseurs comme Heinrich Pudor en Allemagne ou des mouvements comme le Lebensreform, repose sur l'idée que la nudité est un retour à l'authenticité et une libération des contraintes sociales. À Euronat, les habitués viennent depuis cinquante ans pour vivre cette expérience libératrice, où la nudité n'est pas une provocation mais une philosophie de respect de soi, des autres et de la nature.
Cependant, l'arrivée de touristes « textiles » change la donne. Les naturistes peuvent se sentir observés comme des curiosités, tandis que les « textiles » peuvent éprouver un malaise, ne sachant où poser les yeux. Ce phénomène, appelé « intra-tourist gaze » (le regard que les touristes portent sur les autres touristes), est décrit par la chercheuse israélienne Darya Maoz, qui a montré que ce regard est réciproque : les locaux observent les touristes, et les touristes s'observent entre eux.
Des tensions révélées par une étude sur les commentaires de clients
L'étude menée sur des commentaires de clients d'Euronat met en évidence des tensions. Certains naturistes dénoncent une dénaturation du lieu. Un commentaire de septembre 2019 (R96) illustre ce sentiment : « En tant que couple naturiste, nous venons à Euronat pour passer nos vacances nus, mais comme la majorité des visiteurs se promènent habillés, on a l'impression d'être dans un zoo, et on nous regarde comme si c'était nous qui étions bizarres. »
À l'inverse, des vacanciers « textiles » se sentent exclus ou jugés. Un commentaire de juillet 2019 (R86) précise : « L'établissement dispose de trois piscines extérieures et de deux piscines intérieures ; je pense donc qu'ils pourraient au moins prévoir un espace réservé aux personnes qui ne souhaitent pas se mettre nues en présence d'inconnus. La seule raison que je vois pour obliger les gens à se mettre nus, c'est pour que les autres naturistes se sentent à l'aise, mais c'est justement pour cette même raison que nous ne voulions pas nous déshabiller dans la piscine. »
Ces tensions peuvent dégrader l'image de la destination, qui doit trouver un équilibre entre fidélité à son identité et ouverture à de nouveaux publics. Comme le souligne Élodie Manthé, ce problème n'est pas propre au naturisme : il résonne avec d'autres destinations où des publics aux attentes opposées doivent cohabiter, comme les villages « authentiques » envahis par les excursionnistes ou les resorts fréquentés par des jeunes couples et des familles.
Des pistes pour une cohabitation harmonieuse
Pour concilier préservation de l'identité et ouverture à la diversité, plusieurs solutions existent. La création d'espaces dédiés, comme des zones 100 % naturistes (piscines, plages), permet à chacun de trouver sa place. Cette segmentation spatiale est déjà utilisée avec succès dans des plages naturistes en Croatie ou en Espagne.
Éduquer et informer est également essentiel : des ateliers d'introduction au naturisme, des panneaux explicatifs ou des guides de bonnes pratiques pourraient démystifier cette philosophie et faciliter la cohabitation. Enfin, raconter une histoire commune, à travers le marketing, les animations ou les récits de visiteurs, peut renforcer le sentiment d'appartenance et célébrer les valeurs du lieu.
Selon Jean-Didier Urbain, sociologue, « le touriste, c'est toujours l'autre ». Dans un monde où les voyages se démocratisent, chacun porte un regard sur les autres et subit le leur. Pour que les destinations maîtrisent leur image et garantissent des séjours de qualité, il est essentiel de prendre conscience de ces regards croisés et de veiller à leur alignement. C'est dans cette harmonie des perspectives que réside la pérennité des lieux et le plaisir de tous.



