La mue des manchots empereurs, un rituel vital devenu mortel
Les manchots empereurs, déjà vulnérables pendant leur période de reproduction, affrontent désormais une menace supplémentaire et critique lors de leur mue annuelle. Ces oiseaux incapables de voler doivent renouveler intégralement leur plumage chaque été austral, un processus qui dure plusieurs semaines pendant lesquelles ils ne peuvent ni nager ni chasser, survivant uniquement sur leurs réserves de graisse.
Des images satellites qui révèlent une situation alarmante
Des chercheurs du British Antarctic Survey ont analysé sept années d'images satellites et découvert plusieurs colonies en mue le long du littoral isolé de la terre Marie Byrd, dans l'Antarctique occidental. Leur constat est sans appel : avec la fonte accélérée de la banquise, les manchots se retrouvent contraints dans des espaces de plus en plus restreints, formant des groupes compacts et densément peuplés.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2025, seuls 25 petits groupes de manchots étaient visibles sur les images satellites, alors qu'en 2022, plus de 100 groupes avaient été observés dans la même région. « Bien que nous ignorions ce qui est arrivé à ces manchots, nous savons qu'ils peuvent trouver de nouveaux sites de reproduction adaptés après la fonte des glaces », explique Peter Fretwell, auteur principal de l'étude.
« Il est possible qu'ils aient établi de nouveaux sites de mue ailleurs. Il est également possible qu'un grand nombre ait péri après avoir pénétré dans l'océan austral avant d'avoir pu renouveler leur plumage imperméable. Si tel est le cas, la situation des manchots empereurs est encore plus critique que nous le pensions », ajoute-t-il.
Un cycle vital bouleversé par le réchauffement climatique
Le cycle annuel des manchots empereurs est particulièrement complexe et vulnérable. De janvier à mars, ces oiseaux migrent jusqu'à 1 000 kilomètres pour muer sur une banquise stable, traditionnellement vers la terre Marie Byrd, l'une des rares régions qui conservait historiquement sa banquise côtière toute l'année.
Cette mue dure quatre à cinq semaines, période durant laquelle les manchots ne peuvent absolument pas accéder aux eaux glaciales. Or, la banquise antarctique a atteint des niveaux historiquement bas entre 2022 et 2024, avec une diminution drastique de la banquise côtière.
Dans la région observée, la banquise est passée d'une moyenne de 500 000 kilomètres carrés sur 50 ans (soit environ la superficie de l'Espagne) à seulement 100 000 kilomètres carrés en 2023. Près des côtes, seuls 2 000 kilomètres carrés de banquise côtière subsistaient.
Des conséquences catastrophiques pour la survie de l'espèce
Les scientifiques craignent le pire : durant ces années critiques, la banquise s'est brisée avant que les manchots n'aient terminé leur mue. « S'ils sont contraints de rejoindre l'océan avant que leur plumage ne soit complètement renouvelé, ils risquent l'épuisement dû à une dépense énergétique accrue, l'hypothermie et un risque accru de prédation », expliquent les chercheurs.
La fonte de la banquise affecte également gravement la période de reproduction, d'avril à décembre. En 2025, le British Antarctic Survey avait déjà montré que certaines colonies avaient perdu l'intégralité de leurs poussins, noyés ou morts de froid lorsque la glace a cédé prématurément.
Une précédente étude avait établi que les populations de manchots empereurs avaient perdu plus de 20% de leurs membres en 15 ans dans l'une de leurs zones majeures de peuplement. Avec environ 250 000 couples reproducteurs tous situés en Antarctique, l'espèce est particulièrement vulnérable au réchauffement accéléré de cette région, qui se réchauffe deux à quatre fois plus vite que les autres parties du globe.
Les chercheurs soulignent que la combinaison de ces menaces - pendant la reproduction et pendant la mue - pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour la survie à long terme des manchots empereurs, emblèmes de l'Antarctique dont le sort est intimement lié à la santé des écosystèmes polaires.



