Philippe Descola : l'anthropologue qui a écouté les plantes et les animaux
Descola : l'anthropologue qui a écouté les plantes

Un plant de manioc peut-il parler à un homme en rêve et lui dicter sa conduite ? Comment l’oiseau chassé peut-il être considéré comme un beau-frère ? C’est à ces questions pour le moins surprenantes que Philippe Descola a consacré une partie de sa vie. En 1976, le successeur de Claude Lévi-Strauss et de Françoise Héritier au Collège de France ferme ses albums de Tintin pour rejoindre les vrais Jivaros, les Achuar de la forêt amazonienne. L’expérience dure trois ans, et lui ouvre les portes d’une autre compréhension du monde, aux antipodes de l’ethnocentrisme. Aujourd’hui professeur émérite, celui qui se définissait sur le terrain comme un « badaud professionnel » publie un passionnant livre d’entretiens intitulé Nous sommes les hôtes de la Terre, aux éditions Arthaud, pour défendre, encore et toujours, sa théorie des approches du monde.

Retour chez les Achuar

Philippe Descola est retourné chez les Achuar, en Amazonie équatorienne, en 2018. Il constate que, dans l’ensemble, ils ont réussi à se protéger. Leur territoire reste inaccessible par la route, or c’est par les routes que surviennent généralement les destructions. On n’y accède que par voie aérienne, ce qui leur permet de mieux contrôler leur environnement. Par ailleurs, une nouvelle génération a émergé, celle des petits-enfants de ceux qu’il avait connus lors de son premier terrain. Certains occupent aujourd’hui des fonctions politiques importantes, y compris à l’échelle nationale, en Équateur, dans des fédérations autochtones, mais aussi comme députés, maires ou gouverneurs. C’est une évolution remarquable : ils s’en sortent mieux que beaucoup d’autres populations amérindiennes, et mieux que ce qu’on aurait pu envisager à l’époque.

Une évolution des conceptions du monde

Leur manière de concevoir le monde a-t-elle évolué ? Disons qu’elle s’est partiellement infléchie. L’école joue un rôle central. Les jeunes sont désormais scolarisés partout, beaucoup poursuivent des études secondaires, certains des études supérieures. Mais ce qui est frappant, c’est leur attachement à ce que Descola appelle une « égalité épistémique » : ils revendiquent que leur manière de comprendre le monde — leurs catégories, leur cosmologie — soit prise au sérieux par les naturalistes ou anthropologues qui les visitent, au même titre que les sciences occidentales. Il ne s’agit pas pour eux d’une culture en voie de disparition, mais d’une manière d’habiter le monde qu’ils entendent faire reconnaître.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

« Nous sommes les hôtes de la Terre »

Que signifie, pour Descola, l’idée que nous sommes « les hôtes de la Terre » ? Elle prolonge une réflexion sur l’hospitalité. La tradition cosmopolitique, chez Kant notamment, repose sur l’idée que les humains se doivent mutuellement assistance et secours. Mais dans le contexte actuel, où cette hospitalité est souvent bafouée, il faut déplacer la perspective. Ce sont les milieux de vie qui nous accueillent et nous leur devons reconnaissance et responsabilité. Cela va à l’encontre de la logique d’appropriation qui domine depuis des siècles, où un individu ou un collectif s’approprie des ressources sans contrepartie. Nous ne sommes pas les propriétaires de la Terre, mais ses hôtes temporaires. Notre présence n’a que quelques centaines de milliers d’années, et elle risque d’être interrompue si nous continuons à la dévaster.

La transformation de la pensée de Descola

Son séjour chez les Achuar a profondément transformé sa pensée. Il était parti avec une formation de philosophe, convaincu de la séparation entre nature et société : d’un côté la nature, de l’autre des sociétés qui la transforment à l’aide d’outils intellectuels et techniques. Or il a découvert une société pour laquelle cette distinction n’existe pas. Il n’y a pas d’extériorité des non-humains — plantes, animaux, esprits — par rapport aux humains. Cela l’a conduit à remettre en cause le caractère universel de nos catégories. L’opposition entre nature et culture, que nous tenons pour évidente, est en réalité très située historiquement et géographiquement. Cela a réorienté tout son programme de recherche.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une société sans exploitation

Sur le plan social, Descola a vécu dans une société sans exploitation de l’homme par l’homme, sans disparités de richesse ou de statut importantes. Cela ne signifie pas qu’elle soit idyllique — aucune société ne l’est —, mais cela montre que domination et inégalités ne sont pas des fatalités universelles. À son retour, le contraste avec les sociétés européennes a été saisissant.

Évolution de la compréhension des Achuar

Sa compréhension des Achuar a évolué avec le temps. Il s’intéresse aujourd’hui davantage à des aspects restés en arrière-plan, comme les dialogues avec les non-humains qui peuvent intervenir dans les rêves ou encore dans les champs. Ce sont des techniques de manipulation : on cherche à leur faire jouer un rôle utilitaire, à négocier, séduire ou tromper pour en tirer profit — pour la nourriture, notamment. Humains et non-humains sont sur un pied d’égalité, mais cela n’exclut pas la compétition. Par ailleurs, il a été frappé par l’intelligence politique des Achuar face aux menaces extérieures, notamment pétrolières : ils ont su réagir avec efficacité.

L’impact de l’école

L’école a profondément transformé leur rapport au monde. Elle introduit une autre manière d’apprendre et de percevoir le réel, grâce à l’écriture et au temps passé loin des activités traditionnelles — chasse pour les garçons, jardinage pour les filles. Cela crée une tension entre deux modes de transmission : scolaire d’un côté, familial de l’autre. Historiquement, l’enseignement s’est implanté via des missionnaires et un système bilingue par radio, où l’on apprenait d’abord la langue locale, puis l’espagnol. Il s’est développé avec des hauts et des bas, selon les gouvernements équatoriens. Aujourd’hui généralisé, il voit malheureusement émerger des formes monolingues, qui menacent la transmission linguistique. Certains parents, conscients des rapports de force, privilégient l’espagnol ou l’anglais pour « utiliser les armes de l’ennemi ».

Écologie des relations

Descola parle d’« écologie des relations ». Que recouvre cette notion ? L’écologie est déjà une science des relations, mais elle s’est longtemps limitée aux relations au sein des écosystèmes. Il propose de l’étendre à l’ensemble des relations entre humains et non-humains. C’est une transformation profonde de notre manière de penser, rendue nécessaire par les crises actuelles. Le discours sur l’« adaptation », tel qu’on l’entend aujourd’hui, vise souvent à prolonger un système dont on connaît pourtant les limites. C’est en ce sens qu’il peut être problématique.

Lutter contre le « prêt-à-penser »

Descola appelait déjà en 2011 à lutter contre le « prêt-à-penser ». Est-ce encore plus nécessaire aujourd’hui ? Plus que jamais. L’anthropologie propose un inventaire de formes de vie collective radicalement différentes des nôtres, qui stimulent l’étonnement. Le risque aujourd’hui est celui du « présentisme », pour reprendre le terme de François Hartog : l’idée qu’il n’y aurait pas d’alternative. Or l’histoire et l’anthropologie montrent la pluralité des possibles pour imaginer d’autres futurs.

Les penseurs qui accompagnent Descola

Quels penseurs accompagnent aujourd’hui Philippe Descola ? Bruno Latour, récemment disparu, a été essentiel. Il a publié un hommage à sa mémoire. Il pense aussi à Claude Lévi-Strauss ou Michel Serres, qui ont formé sa pensée. Aujourd’hui, des plus jeunes comme Nastassja Martin ou Baptiste Morizot poursuivent ces pistes. À ses débuts, il y a cinquante ans, il clamait dans le désert ; aujourd’hui, il se sent porté par un mouvement plus large.

La notion de paysage

Descola étudie désormais la notion de paysage. Il essaie de penser le paysage en dehors de sa définition occidentale, héritée de la Renaissance. Chez les Achuar, par exemple, il n’y a pas de regard paysager au sens où nous l’entendons. En revanche, leurs jardins peuvent être compris comme des formes de transfiguration des lieux : des modèles réduits de la forêt, elle-même conçue comme le jardin des esprits. Il existe ainsi un jeu d’échelles entre forêt et jardin, qui constitue une autre manière de structurer l’espace.

Nous sommes les hôtes de la Terre, de Philippe Descola, avec Nicolas Truong (Arthaud, 192 p., 17 €).

Philippe Descola en quelques dates

  • 1949 : Naissance à Paris
  • 1976-1979 : Terrain chez les Achuar, en Amazonie
  • 1993 : Les Lances du crépuscule
  • 2000 : Chaire au Collège de France
  • 2005 : Par-delà nature et culture
  • 2012 : Médaille d’or du CNRS