Le grand recensement européen des oiseaux sauvages
Pour dresser un état des lieux précis des espèces sauvages et déterminer les sites d'importance majeure du territoire, un comptage européen annuel répertorie méticuleusement les populations d'oiseaux. Au même moment, partout en Europe, ornithologues professionnels, gardes réservistes et citoyens engagés comptent un à un les volatiles dans un effort coordonné sans précédent. Dans la réserve naturelle du banc d'Arguin, cette opération de haut vol a été suivie de près par nos équipes.
Une mission contre la montre sur le banc d'Arguin
Presque en stationnaire, la carcasse de métal s'approche prudemment du banc de sable. Dernier coup de moteur, l'embarcation se stabilise et les deux ornithologues quittent le chaland à bord d'une petite annexe. « On va se mettre sur la butte de sable, là-bas, au milieu. On aura un point de vue global sur la zone et ce sera plus simple pour compter les oiseaux », explique l'un d'eux. Ce lundi 19 janvier, dans plus de 500 sites de l'Hexagone, le comptage Wetlands visait à étudier les populations d'oiseaux sauvages avec une précision scientifique.
Les vagues commencent à déferler sur le côté du banc d'Arguin. Là, face à la dune du Pyla vidée de ses touristes, presque lunaire en cette fin d'après-midi de janvier, les derniers groupes d'oiseaux arrivent à l'horizon. Au loin, les murmurations des bécasseaux et autres courlis cendrés qui se dirigent vers l'îlot de sable créent un ballet aérien fascinant. « Ce sont des limicoles. C'est-à-dire qu'à marée basse, ils se nourrissent dans les différentes vasières. Dans le bassin d'Arcachon, ça représente 115 kilomètres carrés de restaurant pour ces espèces », détaille Adrien de Montaudouin, l'un des gardes naturalistes de la réserve naturelle du banc d'Arguin. « Et à marée haute, les espèces viennent dans les zones de reposoirs, comme ici sur le banc, pour se reposer et attendre la prochaine marée. »
L'importance cruciale des zones de halte migratoire
Le long des couloirs migratoires, ces zones de halte – pour quelques jours ou quelques mois selon les espèces – constituent des zones d'importance majeure dans les cycles de la faune sauvage. « Ils peuvent s'arrêter en Mauritanie, au Sénégal ou plus au Nord en France, comme ici sur le Bassin, qui est un endroit remarquable de ce point de vue là », reprend l'ornithologue. Pour étudier les comportements, répertorier les espèces, leurs « affinités » et leurs « exigences », le référencement des oiseaux est primordial aux yeux de la communauté scientifique internationale.
Chaque année à la mi-janvier, le comptage Wetlands est organisé simultanément sur des milliers de sites en Europe, dont 533 en France, coordonné par la Ligue pour la protection des oiseaux. « Ça doit se faire à ce moment-là et pas un autre. Nous devons tous le faire au même moment, comme ça, on est sûr que les espèces sont ici et pas en vol vis-à-vis des heures de marées. Mais avec la nuit qui tombe, le timing est très serré », souligne un participant.
La science participative au service de la biodiversité
Resté sur le bateau pour compter une autre partie de l'îlot depuis l'eau, François Dindinaud, garde technicien dans la réserve rattaché à l'association Sepanso, confirme : « On a vraiment peu de temps, il va falloir être rapide. » Le soleil rase déjà le sable d'une lumière chaude, celle des soirs d'hiver qui arrive comme un compte à rebours fatal avant la tombée de la nuit.
À ses côtés, Justine Hazera, 25 ans, diplômée en protection de l'environnement, participe bénévolement au comptage. Équipée de sa jumelle longue-vue, elle s'explique : « C'est aussi pour témoigner du déclin de certaines espèces. Il y en a qui se portent bien, mais toutes subissent une pression anthropique. Donc c'est crucial pour déterminer la vulnérabilité des espèces d'avoir ces données-là. Sans ces informations, on ne peut pas suivre l'évolution des populations. » Cette démarche révèle l'essor de la science participative, à l'heure où l'engagement des bénévoles devient parfois un maillon essentiel de la connaissance scientifique.
Déterminer les sites à protéger
Presque 18 heures, les deux ornithologues débarqués sur le banc remontent à bord du bateau principal. Le ciel devient monochrome et les feux de navigation se reflètent désormais dans l'eau. « C'est un peu sport cette année. Mais c'est nécessaire. En connaissant la taille d'une population globale et le nombre d'individus sur un site, on peut déterminer les seuils d'accueil », détaille Adrien de Montaudouin.
Si un site accueille plus de 1% de la population nationale d'une espèce, il est ainsi considéré comme d'importance nationale. « Il existe le même seuil à l'échelle internationale avec ce comptage européen. Ça nous permet de mesurer le niveau de responsabilité d'un territoire et les sites à protéger », précise-t-il. Au total, 205 espèces d'oiseaux sont observées régulièrement ou ponctuellement sur le périmètre de la réserve.
Les résultats du comptage 2026 au banc d'Arguin
Parmi le réseau de 533 sites en France pour le comptage Wetlands, la réserve naturelle du banc d'Arguin a recensé pour le comptage 2026 :
- 4 020 bécasseaux variables (seuil 1% national atteint)
- 70 bécasseaux sanderling
- 7 bécasseaux minute
- 19 gravelots à collier interrompu (seuil national atteint)
- 307 grands gravelots (seuil national atteint)
- 268 huîtriers pies
- 50 barges rousses
- 520 courlis cendrés (seuil national atteint)
- 10 sternes caugek (seuil national atteint)
- 324 goélands leucophées
- 112 goélands bruns
- 93 goélands argentés
- 639 goélands indéterminés
- 52 grands cormorans
Dans la pénombre, le comptage continue depuis la mer. La barcarolle des ornithologues se mêle au concerto des cliquetis de compteurs. Les chiffres sifflent dans le vent, anecdotiques et éphémères en apparence, mais dessinent pourtant au fil des années la partition fragile du vivant, témoignant de l'engagement européen pour la préservation de la biodiversité aviaire.



