Le dérèglement des saisons, marqué par des étés caniculaires, des hivers trop doux et des printemps anormalement humides, provoque une mortalité croissante des arbres en France métropolitaine. Selon une étude publiée par l'Inventaire forestier national (IFN) et l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), le taux de mortalité des arbres a augmenté de 54 % entre la période 2012-2016 et 2017-2021. Les essences les plus vulnérables sont le sapin pectiné, le hêtre, le frêne et le chêne sessile.
Des chiffres alarmants pour la forêt française
L'étude, qui s'appuie sur un réseau de 60 000 placettes de suivi, révèle que la mortalité annuelle moyenne est passée de 0,8 % à 1,2 % en cinq ans. Cette hausse est particulièrement marquée dans le quart sud-est du pays, où le taux atteint 2,5 % dans le Var et les Alpes-de-Haute-Provence. Les régions de l'Est et du Centre ne sont pas épargnées : en Bourgogne-Franche-Comté, la mortalité a doublé, passant de 0,6 % à 1,2 %.
« Les arbres souffrent d'un stress hydrique cumulé sur plusieurs années, explique Jean-Luc Dupouey, chercheur à l'INRA et coauteur de l'étude. Les étés caniculaires de 2018, 2019 et 2020 ont été particulièrement meurtriers, mais les hivers doux empêchent également la régénération des sols en eau. »
Printemps humides et hivers doux : un cocktail délétère
Si les sécheresses estivales sont souvent pointées du doigt, l'étude montre que les printemps humides et les hivers doux jouent un rôle clé. Les printemps pluvieux favorisent le développement de champignons pathogènes, comme l'armillaire ou le phytophthora, qui attaquent les racines des arbres déjà affaiblis. Les hivers doux, quant à eux, réduisent la mortalité naturelle des insectes ravageurs, comme le scolyte, qui prolifèrent et tuent les épicéas.
« On observe un effet cumulatif : un arbre qui a subi un stress hydrique en été est plus vulnérable aux attaques parasitaires au printemps suivant », précise Dupouey. Les essences les plus touchées sont celles qui ont une faible capacité d'adaptation : le sapin pectiné, typique des montagnes, a vu sa mortalité multipliée par 3,5 en dix ans. Le hêtre, essence emblématique des plaines, enregistre une hausse de 70 %.
Des conséquences économiques et écologiques
Cette mortalité accrue a des répercussions directes sur la filière bois. La production de bois d'œuvre diminue, tandis que les bois morts favorisent les incendies. L'étude estime que la perte de volume sur pied atteint 10 millions de mètres cubes par an, soit l'équivalent de 2 % de la récolte annuelle française. Par ailleurs, la capacité de stockage de carbone des forêts diminue, aggravant le changement climatique.
« Nous assistons à un changement de composition des forêts, avec une progression des essences méditerranéennes comme le pin d'Alep ou le chêne vert vers le nord », note Dupouey. L'étude préconise une gestion forestière adaptée, notamment en favorisant la diversité des essences et en réduisant la densité des peuplements pour limiter la compétition pour l'eau.
Vers une forêt française transformée
Les scientifiques appellent à une anticipation des changements. « Il faut planter des essences mieux adaptées au climat futur, comme le cèdre ou le pin maritime, tout en conservant des îlots de vieux bois pour la biodiversité », recommande Dupouey. L'étude, qui sera actualisée tous les cinq ans, servira de base aux politiques publiques de gestion forestière.
En attendant, les promeneurs constatent déjà les dégâts : dans les Vosges, les hêtraies dépérissent ; en Sologne, les chênes sessiles perdent leurs feuilles dès juillet. Le dérèglement des saisons, accéléré par les émissions de gaz à effet de serre, redessine peu à peu le paysage forestier français.



