Dans un rapport sévère publié ce jeudi 9 juillet, la Cour des comptes dénonce l'incapacité des pouvoirs publics à mettre fin à la pollution aux algues vertes qui touche la Bretagne depuis plus de quarante ans. Malgré des plans successifs et des dépenses publiques estimées à environ 300 millions d'euros, les échouages massifs d'algues vertes persistent sur les plages bretonnes, provoquant des nuisances environnementales, sanitaires et économiques.
Un constat d'échec
Les magistrats financiers soulignent que les objectifs de réduction des flux de nitrates, à l'origine de la prolifération des algues vertes, n'ont pas été atteints. Les concentrations de nitrates dans les cours d'eau bretons restent élevées, notamment dans les baies les plus touchées comme la baie de Saint-Brieuc ou la baie de Douarnenez. La Cour estime que les mesures prises depuis les années 1970, qu'il s'agisse de la réglementation sur les épandages agricoles ou des aides à l'installation de stations de traitement, n'ont pas été à la hauteur du problème.
Des responsabilités partagées
Le rapport pointe du doigt l'État, les collectivités territoriales et le monde agricole. D'un côté, les pouvoirs publics ont multiplié les plans sans coordination efficace, avec des objectifs souvent contradictoires entre développement agricole et protection de l'environnement. De l'autre, les agriculteurs, principalement des élevages intensifs de porcs et de volailles, continuent de produire des excédents de nitrates malgré les réglementations. Selon la Cour, les contrôles sont insuffisants et les sanctions trop rares pour dissuader les pratiques polluantes.
Des conséquences sanitaires et économiques
Les algues vertes, en se décomposant, émettent du sulfure d'hydrogène (H2S), un gaz toxique. Plusieurs incidents graves ont été recensés, dont la mort d'un joggeur en 2016 sur une plage de la baie de Saint-Brieuc, officiellement attribuée à une inhalation de ce gaz. Le rapport rappelle que les risques sanitaires sont avérés, mais que les pouvoirs publics tardent à prendre des mesures de protection pour les riverains et les touristes. Sur le plan économique, le coût du ramassage des algues vertes est estimé à plusieurs millions d'euros par an, sans compter l'impact sur le tourisme et l'image de la région.
Des recommandations pour sortir de l'impasse
La Cour des comptes formule plusieurs recommandations pour tenter de résoudre le problème. Elle préconise notamment de renforcer les contrôles des pratiques agricoles, de conditionner les aides publiques à des résultats environnementaux, et de mieux coordonner les actions entre l'État, les régions et les départements. Elle appelle également à une réforme de la politique de l'eau en Bretagne, avec des objectifs chiffrés et contraignants. Enfin, elle suggère d'engager une réflexion sur la réorientation des systèmes de production agricole vers des modèles moins émetteurs de nitrates.
Le rapport intervient alors que la Commission européenne a déjà condamné la France à plusieurs reprises pour non-respect de la directive nitrates. Les associations environnementales, comme Eau et Rivières de Bretagne, ont salué les conclusions de la Cour, tout en regrettant qu'elles n'aillent pas assez loin. "C'est un constat accablant, mais il faut maintenant passer à l'action", a déclaré un porte-parole de l'association. De son côté, la chambre régionale d'agriculture de Bretagne a estimé que les efforts des agriculteurs étaient insuffisamment reconnus et que la transition était en cours, mais qu'elle nécessitait du temps et des moyens supplémentaires.
La question des algues vertes reste un sujet sensible en Bretagne, où elle cristallise les tensions entre défenseurs de l'environnement et monde agricole. Le rapport de la Cour des comptes pourrait relancer le débat sur la nécessité d'une transformation profonde du modèle agricole breton, l'un des plus intensifs d'Europe.



