Accès aux soins : l'étude qui bouscule les idées reçues sur les déserts médicaux
Accès aux soins : une étude choc sur les déserts médicaux

Comment résoudre la problématique de l'accès aux soins ? À chaque élection présidentielle, les candidats se livrent à une surenchère de propositions pour améliorer la prise en charge des Français, structurellement marquée par de profondes inégalités. En 2017, en pleine campagne, Emmanuel Macron avait plaidé en faveur du « doublement du nombre de maisons pluridisciplinaires de santé d'ici 2022 » pour y remédier.

Au 31 décembre 2023, on comptait 2 501 maisons « France Santé », contre un peu plus d'un millier en 2017. En septembre 2025, le Premier ministre Sébastien Lecornu a fixé l'objectif d'en porter le nombre à 5 000 d'ici 2027. En 2012, le candidat François Hollande s'était, lui, engagé à ce qu'aucun territoire ne soit à plus de trente minutes d'un lieu assurant une prise en charge d'urgence. Il échoua.

À quelques mois de la présidentielle de 2027, la Fondation Jean-Jaurès, think tank historiquement classé à gauche, a publié ce mardi 19 mai une cartographie de l'accès aux soins en France en 2026. Qualifié d'« état des lieux le plus complet en la matière » par Roman Bornstein, codirecteur des études de la Fondation, ce document soumet, dans son avant-propos, une question aux décideurs d'aujourd'hui et de demain : « comment assurer aux patients l'accès à leurs soignants au moment où ils en ont besoin ? » Début mai, Le Point avait déjà révélé une liste exclusive de départements sous-dotés en dermatologues, ophtalmologues, gynécologues et pédiatres, mettant en lumière des inégalités territoriales saisissantes.

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Joy Raynaud, géographe spécialiste de l'accès aux soins et des inégalités territoriales de santé, a coordonné cette étude d'envergure qui s'appuie sur les données de 234 millions de consultations réalisées en 2025 sur Doctolib. Elle livre ses conclusions au Point.

63 % des Français ont renoncé à chercher un rendez-vous

Le Point : Une statistique de votre rapport interpelle : 63 % des Français ont renoncé à chercher un rendez-vous au cours des douze derniers mois. Comment expliquez-vous ce décalage entre les chiffres d'attente, qui sont relativement stables selon votre étude, et la réalité vécue de l'abandon de la recherche de soins ?

Joy Raynaud : Le délai d'attente est un indicateur réel et tangible : c'est le temps écoulé entre le début de la recherche d'un rendez-vous et sa tenue. Le premier recours – c'est-à-dire la médecine générale – affiche des délais médians d'environ trois jours. Les spécialités médicales, en revanche, dépassent souvent les trois semaines. Des délais jugés inacceptables pour les Français.

Mais cet indicateur ne rend pas compte du parcours de soins dans son ensemble ; il ignore la part des rendez-vous non obtenus. Or, cette réalité échappe à toute mesure. C'est précisément pour cette raison que nous avons souhaité, cette année, compléter l'étude par une enquête auprès des patients, portant sur tout ce que le délai ne révèle pas.

Et de fait, parmi les répondants, 63 % déclarent avoir renoncé à consulter un professionnel de santé au cours des douze derniers mois. Un chiffre qui vient en complément de notre analyse. Par ailleurs, le délai médian dissimule des inégalités territoriales majeures entre départements.

Des écarts départementaux considérables

Vous cartographiez justement des écarts départementaux considérables, comme un rapport de 1 à 10 en cardiologie entre Paris et le Gers, voire de 1 à 30 pour certaines spécialités. Existe-t-il des professions épargnées ?

Une se distingue nettement et fait figure d'exception dans l'étude : l'ophtalmologie. Malgré une densité particulièrement faible – 6,5 ophtalmologues pour 100 000 habitants –, elle a réussi à diviser ses délais de rendez-vous par plus de deux en moins de dix ans, pour s'établir aujourd'hui à 21 jours. Cette exception tient moins à la démographie qu'à l'organisation de la filière visuelle.

En développant le travail aidé avec des orthoptistes et des opticiens, la profession s'est réorganisée, a considérablement réduit ses délais et déployé des sites secondaires à 40 ou 50 kilomètres, densifiant ainsi le maillage territorial dans les zones rurales et enclavées.

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Ce modèle est-il transposable à d'autres secteurs – la cardiologie, la psychiatrie, par exemple ?

L'ophtalmologie constitue effectivement un cas particulier : elle relève à la fois du premier et du deuxième recours, en tant que spécialité en accès direct, sans nécessiter de passage préalable par un généraliste. D'autres spécialités, comme la cardiologie, transitent par le généraliste, obéissant ainsi à des logiques différentes. Cela dit, des études, notamment issues du ministère, ont montré que le recours à un assistant médical en médecine générale a permis d'augmenter de 20 % le volume de consultations. Des réorganisations propres à chaque profession demeurent donc envisageables.

Chaque profession doit identifier ses propres leviers : développement des infirmiers en pratique avancée, télésurveillance, délégation de soins… Ce qu'il faut retenir, c'est que la démographie seule ne détermine pas les délais : l'organisation de la profession exerce un impact considérable.

Vieillissement des médecins et explosion de la demande

La France dispose d'un système de santé de réputation mondiale, avec une médecine de pointe. Comment expliquez-vous que ces avancées technologiques ne se traduisent pas par une meilleure accessibilité pour les patients ?

Plusieurs facteurs se conjuguent. D'abord, on assiste à un vieillissement marqué de la profession médicale : la part des médecins âgés de 60 ans et plus dépasse souvent un tiers des effectifs. Parallèlement, le rajeunissement s'avère insuffisant : la part des moins de 40 ans progresse légèrement, mais ne représente que 18 à 20 %.

En médecine générale, le premier créneau disponible se situe souvent à plusieurs jours. Réduire ces délais constitue donc la priorité absolue, avant qu'ils soient, idéalement, compatibles avec la vie d'un actif. S'y ajoute une explosion de la demande de certains soins spécialisés, notamment pour les maladies chroniques liées au vieillissement. En cardiologie, par exemple, les pathologies cardio-vasculaires constituent la deuxième cause de mortalité en France, avec 140 000 décès annuels. Les besoins sont considérables dans une population vieillissante ; la part des 70 ans et plus va doubler d'ici vingt ans. D'un côté, une profession qui ne se renouvelle pas assez vite ; de l'autre, une population française vieillissante, aux pathologies chroniques croissantes. Même dotée d'une médecine de pointe, la France se heurte à de réelles difficultés d'accès.

Les cadres, grands renonçants aux soins

Vous soulevez un autre facteur, assez contre-intuitif : ce ne sont pas nécessairement les plus précaires qui renoncent le plus aux soins…

Tout à fait. L'enquête auprès des patients révèle que les difficultés d'accès touchent particulièrement les cadres et les professions intermédiaires, qui peinent à trouver des créneaux compatibles avec leurs contraintes professionnelles.

Ce constat s'impose avec force : 45 à 46 % d'entre eux citent l'incompatibilité avec leur vie professionnelle comme première raison de renoncement. Viennent ensuite le coût des soins, puis l'éloignement géographique. La tension principale réside donc dans l'adéquation entre la disponibilité du professionnel de santé et celle du patient.

La téléconsultation, un outil à manier avec précaution

Justement, comment la téléconsultation peut-elle s'intégrer dans ce parcours de soins ? On sait qu'elle réduit les délais de 70 % en moyenne. Comment l'envisagez-vous dans un système plus accessible ?

Elle demeure possible, mais pour l'instant marginale. Pour la plupart des spécialités analysées, son taux reste inférieur à 5 %. Elle fait exception en psychiatrie, où elle atteint 18 %, en progression de plusieurs points par rapport à 2023. Les volumes globaux restent faibles.

L'un des enseignements de l'étude est néanmoins qu'elle réduit considérablement les délais : en dermatologie, on passe de 42 jours à 2 jours. En médecine générale, les délais sont également très comprimés pour les téléconsultations.

Estimez-vous qu'il serait pertinent de mobiliser davantage la téléconsultation pour favoriser l'accès aux soins ?

La réponse ne saurait être univoque, car la pertinence varie selon les spécialités. En pédiatrie, par exemple, les pédiatres soulignent que la téléconsultation n'est pas adaptée : l'examen physique de l'enfant demeure indispensable à un diagnostic rigoureux. En cardiologie, la télésurveillance trouve sa place, mais la téléconsultation seule ne suffit pas, elle requiert une biologie, des examens…

Je me garderais de défendre la téléconsultation sans cadre précis. Pour un suivi psychiatrique, oui, par exemple… Ce que révèlent les données de Doctolib, c'est que la téléconsultation s'avère surtout pertinente dans le cadre d'un suivi – c'est-à-dire lorsque le patient connaît déjà son soignant et pour des demandes de soins non programmés. C'est précisément ce qui explique la brièveté des délais en téléconsultation.

Adapter le système au monde du travail ?

Le système médical français devrait-il davantage s'adapter au monde du travail ?

Oui, notamment pour les cadres. Je ne suis toutefois pas certaine que ce soit la priorité.

Le premier enjeu, c'est déjà de trouver un créneau disponible côté professionnel de santé et ils sont déjà rares. En médecine générale, le premier créneau disponible se situe souvent à plusieurs jours. Réduire ces délais constitue donc la priorité absolue, avant qu'ils soient, idéalement, compatibles avec la vie d'un actif. Mais la tension est telle que c'est déjà un défi en soi.

L'intelligence artificielle, un double tranchant

Sur l'intelligence artificielle : favorise-t-elle ou freine-t-elle l'accès aux soins ?

La question est passionnante, car l'étude révèle des trajectoires radicalement différentes selon les populations. Ainsi, 25 % des utilisateurs de l'IA ont consulté plus rapidement un professionnel de santé, et 18 % ont consulté alors qu'ils ne l'auraient pas fait sans elle.

Les étudiants constituent une population particulièrement révélatrice : 78 % d'entre eux utilisent l'intelligence artificielle et 20 % renoncent à consulter après y avoir eu recours.

À l'inverse, 18 % ont renoncé à consulter après y avoir eu recours, 8 % ont d'abord renoncé avant de finalement consulter, et 5 % se sont retrouvés aux urgences. Selon la population considérée, l'IA produit des effets radicalement opposés sur l'accès aux soins : elle incite certains à consulter, en dissuade d'autres, et conduit une minorité aux urgences.

Sait-on quelle population réagit de quelle façon ?

Nous avons pu croiser les données avec les catégories socioprofessionnelles et les types d'espace. Les professions intermédiaires et les étudiants affichent les taux de renoncement les plus élevés après avoir utilisé l'IA. Les retraités, eux, ne sont que 8 % à renoncer après y avoir eu recours. Un phénomène se dessine clairement : plus on avance en âge, moins on accorde crédit à l'IA pour renoncer aux soins.

Les étudiants constituent une population particulièrement révélatrice : 78 % d'entre eux utilisent l'intelligence artificielle et 20 % renoncent à consulter après y avoir eu recours. Par ailleurs, 66 % d'entre eux ont renoncé à consulter au cours des douze derniers mois, notamment pour des raisons financières.

Un appel aux candidats

Nous entrons en période de campagne présidentielle. Que souhaiteriez-vous que les candidats retiennent de ce rapport, et comment aimeriez-vous qu'ils s'en saisissent ?

La question me place dans une position délicate, car je m'inscris dans une démarche d'analyse de données, de géographie, d'objectivité ; je m'efforce de ne pas prendre de positionnement politique.

Si je devais formuler un vœu, ce serait que le vieillissement, les enjeux liés à la perte d'autonomie et à l'augmentation des maladies chroniques occupent le cœur du débat. Comment prépare-t-on ce tournant ? Car je crois que nous peinons à anticiper les besoins de demain, alors que nous y sommes presque déjà.