C’est la querelle du moment, que l’on suit comme un feuilleton, accompagnée d’un saut de pilons de poulet à la place du traditionnel pot de pop-corn. D’un côté, Master Poulet, une enseigne de restauration rapide bon marché spécialisée dans la volaille grillée. De l’autre, Karim Bouamrane, le maire socialiste de Saint-Ouen, une commune située au nord de Paris.
Un conflit aux racines profondes
À l’origine du conflit, l’installation de ce fast-food « sans autorisation préalable de la municipalité », alors même que l’édile aurait auparavant « refusé son implantation ». S’est ensuivi un ping-pong médiatique alimenté par le blocage du restaurant par la mairie avec des blocs de béton, puis l’installation de bacs à arbres (aux engrais malodorants) pour masquer l’enseigne.
Saint-Ouen, symbole de la gentrification
Pour mieux comprendre ce clash, il faut revenir sur l’histoire singulière de cette ville de 50 000 habitants. Longtemps marquée par son identité ouvrière, sa forte diversité culturelle et son histoire migratoire, elle connaît depuis plusieurs années une transformation accélérée. Saint-Ouen s’est muée en banlieue assez attractive, attirant une population plus aisée à la faveur de vastes projets urbains. Cet ancien bastion communiste pendant plus de 70 ans a même basculé à droite en 2014 avant de revenir à gauche, mais sous bannière socialiste, en 2020. Aujourd’hui, elle incarne l’un des symboles de la gentrification en Seine-Saint-Denis, un département aujourd’hui encore associé à la pauvreté, la délinquance et le trafic de drogues.
Cette affaire Master Poulet, dont la résonance dépasse les frontières du « 9-3 », aurait cependant pu rester anecdotique. Des maires en guerre contre des commerces, il en existe dans toutes les villes de France. Et puis Saint-Ouen, ex-ville rouge qui se « boboïse », n’est pas non plus une France en miniature. Sauf que ce qui se joue à Saint-Ouen est, d’une certaine façon, le reflet des fractures et des transformations qui secouent la société française.
Deux France, deux gauches
Dans la ville de Karim Bouamrane s’opposent finalement deux France qui se croisent sans vraiment vivre ensemble, et elles renvoient à deux gauches qui ne se comprennent plus.
D’un côté, celle des banlieues populaires, souvent issue de l’immigration, cible électorale de La France insoumise (LFI). Elle trouve chez Master Poulet la promesse de plats copieux et pas chers, dans un contexte de pouvoir d’achat restreint. Fondée par Chouaib Benbakir, l’enseigne vend ses demi-poulets grillés à 7,50 euros. Toutes ses viandes sont, en plus, certifiées 100 % halal.
En face, une autre sociologie. Elle reste populaire, mais compte davantage de cadres et de professions intellectuelles. Plus universaliste, plus attentive aux questions d’égalité, elle est aussi attachée à une qualité de vie plus sophistiquée. Cette France-là trouve sa voix dans celle de Karim Bouamrane, dont on devine la volonté de montée en gamme de Saint-Ouen, lequel a d’ailleurs justifié son opposition à Master Poulet par sa préférence pour une meilleure « diversité de l’offre » commerciale à Saint-Ouen, la lutte contre la malbouffe et la gêne occasionnée par ce type de fast-food.
Signe que ces fractures existent dans le réel, le député LFI Éric Coquerel s’est engouffré avec gourmandise dans la bataille opposant le maire de Saint-Ouen aux autoproclamés « maîtres du poulet », lesquels sont aussi implantés dans 28 communes d’Île-de-France, dont Aubervilliers, Saint-Denis ou Argenteuil. Le fidèle de Jean-Luc Mélenchon a naturellement pris le parti du fast-food contre Karim Bouamrane. Cette intervention survient quelques jours seulement après l’élection tendue pour la présidence de Plaine Commune – où le socialiste a été défait par le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko –, attisant les tensions entre ces deux gauches.
Des goûts qui changent
Au-delà des luttes sociopolitiques, l’implantation de Master Poulet à Saint-Ouen illustre une transformation plus profonde des habitudes alimentaires en France. Les points de restauration rapide spécialisés dans la vente à emporter explosent dans la France des métropoles. De 2019 à 2023, le chiffre d’affaires de la consommation alimentaire « hors domicile » a bondi de 9 %, en faveur des fast-foods, selon une étude de FranceAgriMer datée de 2025.
Ces nouvelles habitudes de consommation, amplifiées par la pandémie de Covid-19, sont aussi étroitement liées à l’évolution des goûts culinaires. La place de la gastronomie française classique – cassoulet, choucroute, bourguignon, ou encore coq au vin – se réduit en France au profit de plats rapides à consommer et souvent d’inspiration étrangère.
Une « cartographie » réalisée en 2025 par l’Ifop et transmise au Point montre que les couches d’influences culinaires étrangères accumulées au fil des années ont fini par séduire les Français. L’ancrage de la pizza est frappant. Cette spécialité italienne est appréciée par 36 % des personnes nées avant 1971 et plébiscitée par 68 % des jeunes nés entre 1996 et 2002. Son succès est tel que les pizzerias font jeu égal avec les crêperies dans plusieurs villes de Bretagne, selon un décompte réalisé par l’Ifop.
Le kebab, sandwich d’origine turque à la viande grillée, est lui aussi solidement implanté dans les habitudes culinaires des Français, surtout chez les jeunes. À l’inverse, la blanquette de veau perd son succès au fil des générations.
Hybridation culturelle
Avec sa cuisine « hybride », Master Poulet se situe au carrefour de plusieurs influences. Cette rôtisserie sert des viandes halal pour satisfaire une clientèle de confession musulmane, mais propose un produit, le poulet grillé, qui s’inscrit dans la tradition culinaire française. Les allocos, une spécialité à base de banane plantain, ajoutent une touche ouest-africaine à son menu.
Ce qui vaut pour Master Poulet fonctionne aussi avec la folie des poulets frits nappés de sauces, popularisée par Krousty Sabaïdi et Tasty Crousty, qui mélangent des codes thaïs, africains et bien sûr ceux du fast-food né aux États-Unis. Avant ces enseignes, la France avait réinventé le taco mexicain avec son French taco, devenu ici une galette de blé, souvent fourrée d’un cordon-bleu ou de nuggets, la plupart du temps halal, accompagnés de frites et arrosés d’une sauce fromagère.
Dans La France sous nos yeux (éd. du Seuil, 2021), l’analyste politique Jérôme Fourquet et le consultant spécialiste des modes de vie Jean-Laurent Cassely ont démontré qu’après sédimentation, un certain nombre de nouvelles couches culturelles issues de l’étranger ont fini par se croiser avec la culture française, donnant naissance à de nouveaux codes et de nouvelles pratiques. Master Poulet, en plus d’en être un symbole, illustre que ces mutations s’accompagnent parfois de fortes crispations.



