Greenpeace bloque un cargo suspecté de transporter de l'uranium russe à Dunkerque
Lundi, des militants de Greenpeace ont mené une action spectaculaire au port de Dunkerque en bloquant le cargo Mikhail Dudin. Ce navire est soupçonné de transporter de l'uranium russe à destination du marché français, une situation qui soulève de vives interrogations en pleine guerre en Ukraine.
L'opacité dénoncée par Greenpeace
« Qu'y a-t-il dedans aujourd'hui ? Seuls Orano, EDF et/ou Framatome le savent pour l'instant », a déclaré Pauline Boyer, chargée de campagne sur le nucléaire pour Greenpeace France. Dans un communiqué, elle insiste sur la nécessité de faire la lumière sur ce commerce opaque. « Face à l'opacité de ce trafic, la lumière sur ce commerce doit être faite », affirme-t-elle avec fermeté.
La position des entreprises françaises
Le groupe Orano, anciennement Areva, a réagi en affirmant n'avoir « aucun contrat en cours portant sur des achats ou des ventes d'uranium naturel, de retraitement ou enrichi avec des entreprises russes ». L'entreprise précise que certains clients hors Europe ont acheté de l'uranium naturel provenant de mines kazakhes opérées par Kazatomprom, et ont confié à Orano les opérations de conversion et d'enrichissement sur ses sites français. La matière serait ensuite renvoyée vers ces clients.
Concernant les routes empruntées, Orano explique que c'est le vendeur Kazatomprom qui détermine le trajet. « Des options existent pour contourner la Russie et d'autres routes alternatives sont à l'étude », indique le groupe.
Les contrats d'EDF avec la Russie
Du côté d'EDF, la situation est différente. Des contrats ont été signés avec la Russie en 2018 dans le cadre du plan de relance du recyclage de l'uranium de retraitement (URT). « Ces contrats, même s'ils ont été conclus avant la guerre en Ukraine, sont toujours actifs », explique Ludovic Dupin, directeur de l'information de la Société française d'énergie nucléaire (SFEN).
Il précise cependant que « les livraisons se sont complètement effondrées depuis 2022, mais il y en a encore ». Aucun nouveau contrat n'a été signé depuis le début du conflit, selon l'expert.
Un commerce légal mais controversé
Greenpeace dénonce régulièrement depuis 2022 la poursuite des contrats liant l'industrie nucléaire française à la Russie via Rosatom, le géant nucléaire public russe. L'ONG y voit une faille dans les sanctions européennes. « Ce commerce qui alimente indirectement la guerre de Poutine doit cesser », estime Pauline Boyer.
Pourtant, le nucléaire ne fait pas partie des sanctions européennes visant la Russie. Contrairement aux hydrocarbures, l'uranium et les services associés n'ont pas été placés sous embargo. « Ce n'est pas illégal de faire du commerce d'uranium avec la Russie car c'est en dehors des sanctions », explique Ludovic Dupin, ajoutant que les sommes en jeu sont minimes comparées aux hydrocarbures.
La complexité de l'uranium de retraitement
La situation est plus complexe qu'il n'y paraît car il existe plusieurs formes d'uranium. « La France n'importe pas d'uranium naturel de Russie », affirme Ludovic Dupin. En réalité, la France fait appel à la Russie pour un service très spécifique : le retraitement de l'URT.
L'uranium de retraitement présente des caractéristiques particulières qui nécessitent des installations spécialisées. « La seule usine au monde qui fait de l'URT, c'est une usine russe », révèle l'expert. Cette matière permet d'économiser de l'uranium naturel, s'inscrivant dans une logique d'économie circulaire.
Le spécialiste souligne que « la matière est 100% du temps française ». Ce que la France achète à la Russie, ce n'est pas de la matière première, mais un service de transformation. La matière part en Russie pour être retraitée, puis revient en France.
La question de la dépendance
D'un point de vue de la sûreté des réacteurs, de l'indépendance énergétique ou de la capacité d'approvisionnement, la France ne serait pas dépendante de la Russie selon Ludovic Dupin. « Que ces livraisons existent ou non, ça ne change rien », développe-t-il. La filière pourrait être remplacée par de l'uranium enrichi classique.
La stratégie française vise à « ne dépendre d'aucun pays », que ce soit pour l'URT ou toute autre matière nucléaire. La filière URT présente des avantages environnementaux et économiques, mais ne crée pas de dépendance stratégique selon les experts.
L'impossible transparence
La quantité exacte de matières transitant entre la France et la Russie reste inconnue. « C'est impossible de le savoir, ça fait partie du secret des affaires », indique le spécialiste. Pour tenter d'y voir plus clair, il faut analyser les données douanières concernant les navires.
L'AFP rapporte que le cargo Baltiyskiy-202, déjà identifié par Greenpeace comme transportant de l'uranium entre la France et la Russie, a effectué plus de 15 allers-retours depuis février 2022. Cependant, « ce n'est pas parce qu'un bateau vient de Russie que c'est de l'uranium russe », nuance-t-on dans les milieux spécialisés.
Cette opacité maintient le débat sur la transparence des échanges nucléaires internationaux, particulièrement dans le contexte géopolitique actuel marqué par le conflit en Ukraine.



