De cible gouvernementale à partenaire stratégique
Il y a deux ans, Chanee, le militant écologiste franco-indonésien, était dans le collimateur du gouvernement indonésien. Siti Nurbaya Bakar, alors ministre de l’Environnement et des Forêts sous la présidence de Joko Widodo, le visait directement pour ses critiques sur l’insuffisance des actions gouvernementales en matière de protection forestière. Fondateur de l’association Kalaweit, connue pour son travail de conservation en Indonésie, Chanee faisait face à une hostilité officielle.
Un revirement politique majeur
La donne a radicalement changé en 2024 avec l’élection de Prabowo Subianto à la présidence. Le nouveau chef de l’État a nommé Raja Juli Antoni au poste de ministre des Forêts. « Quelque temps après sa nomination, le ministre est venu à la maison », raconte Chanee. « Il a même dormi sur place et nous avons longuement discuté. Je l’ai emmené voler avec moi en hydravion et il a pu constater tout le travail que nous accomplissons. » Cette rencontre marque un tournant décisif dans les relations entre l’activiste et les autorités.
L’évolution de Kalaweit : des gibbons à la sanctuarisation des forêts
Créée il y a près de trente ans, l’association Kalaweit avait initialement pour mission de sauver les singes gibbons et de recueillir des animaux maltraités. Face à la déforestation massive causée par les plantations de palmiers à huile, sa stratégie a évolué. À partir de 2012, elle a commencé à acheter des terres, transformant ces parcelles en réserves forestières protégées avec le soutien des communautés locales.
Des ambitions territoriales étendues
À ce jour, Kalaweit protège un peu plus de 3 100 hectares de forêts répartis entre Bornéo et Sumatra. L’objectif est bien plus ambitieux. « À Bornéo, nous préservons la forêt de Dulan depuis 2019, avec 2 164 hectares », explique Chanee. « Au sud, nous avons identifié une autre poche de forêt de 2 500 hectares, isolée par une déforestation active. Notre but est de créer une réserve à cet endroit et de la connecter à Dulan pour sanctuariser un total de 6 000 à 7 000 hectares. »
Un nouveau projet à Sumatra
À Sumatra, Kalaweit développe un projet majeur dans l’archipel des Mentawai, au large de la côte ouest. Sur l’île de Siberut, l’association a signé un protocole d’accord avec trois ethnies locales pour créer la réserve de Salebaka, visant à protéger 3 000 hectares. Cette zone, reconnue comme réserve de biosphère par l’Unesco et abritant les « hommes fleurs », est cruciale pour une faune unique, incluant quatre espèces de singes endémiques comme le gibbon de Kloss.
Un contexte politique et financier favorable
Chanee se montre confiant pour l’avenir. Le climat politique national lui est désormais favorable, avec un ministre des Forêts qui a annulé une vingtaine de concessions d’exploitation de bois après des inondations meurtrières liées à la déforestation. De plus, les financements sont assurés : après le soutien de l’ONG canadienne Age of Union, Kalaweit a obtenu des investissements de Okto Campus, une holding du Nord, qui devrait verser un deuxième million d’euros. La fondation 30 Millions d’Amis apportera également 200 000 euros, permettant de soustraire au moins 1 200 hectares supplémentaires à la déforestation.
L’hydravion, clé de voûte de la stratégie
Kalaweit a considérablement renforcé ses moyens logistiques. Après des patrouilles à cheval et des survols en paramoteur, l’association s’est dotée d’un hydravion fin 2022. Chanee, formé comme pilote, utilise cet appareil pour surveiller et protéger les forêts. « L’aérien est aujourd’hui la clé de voûte de notre stratégie », affirme-t-il. « Le survol en hydravion nous permet de lutter efficacement contre la déforestation illégale et l’arrivée de compagnies minières. »
Expansion et crédibilité
Fin avril, Kalaweit acquerra un deuxième hydravion, piloté par les fils de Chanee, Andrew et Enzo. Cette approche aérienne sert aussi de gage de sérieux auprès des donateurs. « Lorsque j’ai emmené le ministre en hydravion, il a été séduit par l’appareil, son faible coût et son efficacité. Il envisage d’acheter plusieurs dizaines de ces appareils pour le pays », révèle Chanee.
Priorités et échéances face à la déforestation
Au cœur de l’une des plus grandes forêts tropicales du monde, Chanee et Kalaweit maintiennent leurs efforts. « À Sumatra, la topographie escarpée de la réserve la protège de l’industrie de l’huile de palme. Même si les orpailleurs et les bûcherons illégaux restent une menace, l’urgence est bien moindre que face aux pelleteuses qui détruisent Bornéo », analyse-t-il. L’échéance est fixée : d’ici 2026, l’association concentrera tout son budget et ses efforts sur la sauvegarde imminente de la forêt de Dulan à Bornéo, visant à mettre fin à la menace des plantations de palmiers à huile sur cet écosystème.



