Péages autoroutiers : une action collective dénonce les profits jugés anormaux
Les sociétés concessionnaires d'autoroutes sont sous le feu des critiques pour leurs hausses continues et leurs profits records, qualifiés de « anormaux » par les pouvoirs publics. Une action collective a été lancée pour contester les tarifs et réclamer un remboursement partiel pour les usagers et transporteurs, ciblant notamment l'autoroute A8, l'une des plus fréquentées et chères de France.
Une sur-rentabilité au détriment des usagers
Le cabinet d'avocats Lèguevaques, à l'origine de l'action, s'appuie sur des rapports publics, dont un de l'Inspection générale des finances (IGF) de février 2021, qui dénoncent une rentabilité excessive. Depuis la privatisation en 2006, le taux de rentabilité interne (TRI) visé par l'État était de 7,67 %, mais il a explosé à 11,77 % pour ASF-Escota (Vinci) et 12,49 % pour APRR-Area (Eiffage). L'IGF estime que pour revenir au TRI initial, une baisse des péages de 58 % serait nécessaire.
Pour le cabinet Lèguevaques, cette situation pénalise lourdement les usagers. « À chaque fois que vous payez 100 euros de péage, vous payez 33 euros de dividendes aux actionnaires », affirme-t-il. Les transporteurs sont particulièrement touchés : un camion parcourant 120 000 kilomètres par an peut débourser jusqu'à 30 000 euros de péages, alors que les marges nettes du secteur oscillent entre 2 et 3 %.
L'A8, symbole d'un système critiqué
L'action collective s'adresse aussi aux particuliers, comme Sophie, qui utilise quotidiennement l'A8 pour se rendre de Nice à Cannes. « Je prends l'autoroute tous les jours, je n'ai pas le choix. Et en effet, depuis toutes ces années, j'ai l'impression de payer pour des profits gigantesques », confie-t-elle. L'A8, exploitée par Escota (groupe Vinci Autoroutes), est pointée du doigt pour sa fréquentation élevée – jusqu'à 140 000 véhicules par jour sur certaines sections – et ses tarifs parmi les plus chers de France.
Pour un véhicule léger, le trajet de 224 kilomètres coûte 23,30 euros, soit 10,35 centimes le kilomètre, tandis qu'un poids lourd doit payer 62,60 euros. Cette fréquentation massive génère des profits colossaux : en 2024, ASF-Escota a produit 37,4 % des dividendes des concessionnaires historiques, confirmant son statut de réseau le plus lucratif.
Une action judiciaire aux arguments inédits
L'action devant le Conseil d'État repose sur trois arguments principaux : l'indexation des péages sur l'inflation, interdite depuis 1959 ; des travaux fantômes facturés aux usagers, selon un rapport sénatorial de 2024 ; et la proportionnalité entre le prix payé et le service rendu, remise en question. « Les usagers paient trop cher pour le service rendu », dénonce Me Christophe Lèguevaques.
L'objectif est de saisir le Conseil d'État à l'automne 2026, avec déjà plus de 700 participants inscrits via la plateforme MyLéo. Aucun minimum n'est requis, mais les organisateurs espèrent dépasser le millier avant le 30 juin. La période d'ouverture du dossier, le 30 avril 2026, correspond à la date théorique où la concession aurait dû être résiliée pour ramener les profits à l'objectif de 7,67 %.
Réactions politiques et perspectives d'avenir
Le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a minimisé la portée de l'action, tout en rappelant que les sociétés autoroutières doivent tenir leurs engagements jusqu'au dernier jour. Il travaille sur un projet de loi-cadre visant à encadrer les profits et à rediriger une partie des recettes vers le transport ferroviaire et les transports en commun.
Pour l'avenir, Tabarot souhaite des concessions plus courtes et plus visibles, permettant une mise en concurrence bénéfique pour l'État. Cette initiative législative pourrait marquer un tournant dans la régulation des autoroutes, longtemps critiquées pour leur rentabilité excessive.
En attendant, l'action collective représente un espoir pour les usagers et transporteurs lésés, qui espèrent un remboursement partiel de 30 à 58 % selon les cas. La justice aura le dernier mot sur cette question épineuse, qui cristallise les tensions autour de la privatisation des autoroutes françaises.



