Le décor des favelas : nouvel eldorado des influenceurs
La scène se répète inlassablement. Sur le toit-terrasse d'une maison de Rocinha, la plus vaste favela de Rio de Janeiro, une porte percée dans un mur décrépi s'ouvre lentement. Au rythme entraînant de « Baiana » du groupe brésilien Barbatuques, une silhouette s'avance. Un drone s'approche, cadre le visage avec précision, puis s'éloigne progressivement tandis que la personne prend place sur une chaise en fer, dévoilant le panorama urbain spectaculaire de la métropole brésilienne.
Un phénomène viral sur les réseaux sociaux
Ces dernières semaines, les réseaux sociaux regorgent de ces mises en scène soigneusement chorégraphiées. Les files d'attente pour réaliser ces séquences peuvent atteindre deux heures, témoignant de l'engouement massif. Pour les influenceurs, français comme internationaux, ce décor offre une puissance visuelle singulière, à mille lieues des images lisses et traditionnelles des cartes postales touristiques.
La favela connecte directement à l'imaginaire brésilien : football endiablé, rythmes envoûtants de la samba, frénésie du carnaval, grâce aérienne de la capoeira. Pourtant, cette esthétisation ne fait pas l'unanimité. De nombreux internautes s'interrogent sur la transformation d'une réalité sociale difficile en simple arrière-plan photographique.
« La gentrification des favelas, ce n'était pas dans mon bingo 2026 », ironise un utilisateur. « C'est beau d'exploiter la misère des gens », critique un autre, tandis qu'un troisième s'indigne : « Mais derrière, vous vous rendez compte que des gens y vivent ? ».
La position délicate des créateurs de contenu
Jérémy Gisclon, connu en France sous le pseudonyme Jeremstar, a vu ces commentaires interrogateurs fleurir sous sa propre vidéo. « Je n'ai pas pu échapper à la polémique », reconnaît-il. Il se défend pourtant d'une approche purement touristique : « Contrairement aux influenceurs qui se rendent dans les favelas comme dans un zoo humain, moi j'y suis allé parce que je connais des gens qui y vivent. Ils m'ont montré la vie là-bas. Ce n'était pas du tout du tourisme ».
Histoire et évolution du tourisme dans les favelas
L'émergence du tourisme dans les favelas, communément appelé « favela tours », remonte au début des années 1990. « Ils sont portés par des acteurs associatifs, issus des favelas, qui emmènent des représentants d'ONG internationales dans ces quartiers pour leur montrer les conditions de vie », explique Thomas Apchain, auteur d'une thèse sur le sujet. « Mais ce n'est pas ce qui donne le tourisme tel qu'on le connaît aujourd'hui », précise-t-il.
La professionnalisation du secteur
Très rapidement, des agences de conciergerie spécialisées voient le jour, dont la pionnière se nomme simplement Favela Tour. Ces structures organisent des visites guidées, permettant aux touristes de rencontrer les habitants, découvrir les lieux emblématiques et admirer les plus beaux panoramas. Aujourd'hui, la plus importante s'appelle Na Favela Turismo.
Côté français, Selim Bouyer-Daliba, qui venait depuis dix ans au Brésil en vacances, a flairé l'opportunité. Il y a trois ans, il fonde La Conexão, une conciergerie à Rio de Janeiro destinée au public francophone, qui organise notamment des visites dans Rocinha. « Il y avait une demande importante pour les visites des favelas », constate-t-il.
Le processus est rodé : la conciergerie met les touristes en relation avec une association locale, qui envoie des guides récupérer les clients. « Je pense que les meilleures personnes placées pour raconter cette histoire sont ceux qui y habitent », estime Selim Bouyer-Daliba. « Il faut y vivre pour pouvoir raconter comment ça fonctionne ».
Les enjeux économiques et leur opacité
Une visite complète dans les favelas (incluant vidéo drone, chauffeurs, points touristiques et guides) coûte environ 450 reals (75 euros) chez La Conexão. Selim Bouyer-Daliba reste évasif sur la répartition des bénéfices, indiquant simplement qu'une « grande partie » revient à une association de Rocinha. « Ça fait tourner l'économie de la favela, ça les aide à avancer sur des projets », affirme-t-il.
Mais cette opacité financière préoccupe les observateurs. « C'est quand même très opaque », reconnaît Thomas Apchain, qui a étudié la question durant les années 2010, période d'expansion avec l'organisation de grands événements internationaux. « Il s'agissait alors surtout d'entreprises privées. Toutes redistribuaient une partie vers une association de leur choix, censée bénéficier aux habitants. Mais ces partenariats avaient quelque chose du clientélisme ».
L'appropriation locale et ses limites
Aujourd'hui, « l'activité est de plus en plus locale, portée par des guides locaux, ce qui n'était pas forcément le cas au début », observe Thomas Apchain. Océlia Grandval, étudiante en anthropologie habitant à Rocinha depuis novembre, confirme cette évolution : « Les habitants se sont davantage approprié ce tourisme ».
Elle décrit un système de régulation récent : « Depuis trois ans, il existe une entreprise de tourisme qui régule en partie l'organisation. Il y a des lieux bien déterminés où les guides peuvent se rendre. Chaque guide doit se déclarer, porter un badge, indiquer le nombre de personnes qu'il accompagne et payer une taxe ». Une partie de cet argent est censée contribuer au développement communautaire, mais Océlia Grandval admet : « Où va exactement cet argent à la fin, je n'en ai aucune idée ».
Des réactions habitantes contrastées
Le regard des habitants reste « hétérogène », selon Thomas Apchain : « Certains sont pour, d'autres contre, et la plupart sont indifférents ». Océlia Grandval nuance : « Les réactions sont variées. Il y a des gens qui y voient des opportunités professionnelles, de gagner de l'argent, mais aussi de partager leur quotidien, de faire passer un message politique ».
Elle souligne cependant les tensions : « À l'inverse, il y a aussi des habitants qui vivent cela comme une mise sous observation. D'autant qu'ici, c'est surtout un tourisme étranger : il n'y a presque aucun Brésilien qui vient visiter les favelas. Certains lieux sont ainsi “pris” par les touristes. Certains touristes font du bruit, viennent faire la fête, viennent surtout faire des images. Il y a forcément des comportements qui dérangent ».
Le paradoxe fondamental : valoriser sans exploiter
Ce type de tourisme soulève une question fondamentale : comment éviter la transformation de la pauvreté en décor exotique tout en donnant de la visibilité à ces territoires ? « Comme tout tourisme qui pénètre un territoire non touristique, il y a une forme de violence », analyse le sociologue Jean Viard. « Le désir d'aller voir la pauvreté revêt un caractère ambigu. Mais en même temps, c'est une volonté de se rendre compte de la manière dont vivent les plus misérables d'entre nous ».
Pour Thomas Apchain, ce phénomène convoque un rapport profond à l'altérité : « Cela joue sur une marginalité du lieu à plusieurs niveaux, qui assure un sentiment d'altérité assez fort. Et c'est ce qui fait qu'il y a un jeu de maintien de cette marginalité, nécessaire à la consommation touristique de cette altérité ».
Défense et perspectives d'avenir
Jeremstar défend pourtant cette démarche : « Nous, les influenceurs, ne romantisons pas vraiment la favela – on montre la réalité. Le but, c'est aussi de montrer que, contrairement aux clichés, on n'est pas en danger dans une favela ». Il insiste sur les aspects positifs : « Il y a de l'art sur les murs, des tags, des peintures, toute une culture musicale et de danse. Et le fait qu'il y ait des influenceurs qui y aillent, ça casse les préjugés ».
Océlia Grandval reconnaît les bénéfices potentiels : « Il y a une vraie volonté de changer les clichés et le tourisme apporte aussi de grandes opportunités économiques, bien sûr, mais aussi politiques et sociales. Il permet de mettre davantage en lumière les favelas, avec des points de vue plus positifs ». Elle observe même une évolution des mentalités : « Pour avoir parlé avec plusieurs habitants, je sais que beaucoup, plus jeunes, pouvaient avoir un peu honte de dire qu'ils vivaient à Rocinha. Aujourd'hui, c'est moins le cas ».
Jean Viard conclut sur une note nuancée : « Interdire le tourisme dans ces lieux, ce serait les condamner encore plus – les isoler, les invisibiliser. Et invisibiliser dans notre société de communication, c'est condamner à mort. Après, comment on contrôle, comment on essaie de limiter la prédation sur les jeunes femmes et sur les sociétés locales – c'est un vrai sujet ».
Il souligne cependant le potentiel transformateur : « Le tourisme, c'est un marqueur de mise en désir des territoires, et quand un territoire est mis en désir, ça accélère son développement économique non touristique ». Reste alors à trouver cet équilibre fragile – entre donner à voir et laisser vivre – pour que ces territoires ne soient pas seulement regardés, mais aussi véritablement entendus.



