Surtourisme : l'étau se resserre sur Capri et les destinations saturées
Surtourisme : Capri et les destinations saturées sous pression

Surtourisme : l'étau se resserre sur Capri et les destinations saturées

Sur le quai de Capri, cette petite île au large de Naples, les visiteurs débarquent par vagues incessantes. À peine ont-ils posé le pied à terre qu'une longue file d'attente se forme déjà devant le funiculaire. Les minutes s'égrènent, vingt, parfois trente. Lorsque la ville s'ouvre enfin à eux, le répit est de courte durée. Les ruelles se remplissent aussitôt, la foule s'y engouffre, ralentit, s'arrête. Les passages se saturent, les pas deviennent hésitants, le vacarme des mégaphones des guides envahit l'espace, et la promenade perd peu à peu sa légèreté. La visite, que l'on imaginait paisible, se transforme en une avancée laborieuse et épuisante.

Des mesures symboliques face à un phénomène mondial

Face à ces tensions croissantes, la Ville de Capri a décidé d'agir en imposant des limitations : groupes restreints à 40 personnes, interdiction des haut-parleurs et des parapluies pour les guides. Mais ces mesures sont-elles efficaces ? « Quarante personnes, ça reste énorme », tranche Rémy Knafou, géographe et professeur émérite à l'université Paris-Panthéon-Sorbonne. « Capri, c'est un tissu de ruelles étroites. Déjà avec 10 ou 15 personnes, vous saturez l'espace central. » La règle a le mérite d'exister, mais son impact réel reste incertain.

Le phénomène dépasse largement l'île italienne et s'inscrit dans une dynamique mondiale explosive. « En 1968, il y avait 60 millions de touristes internationaux. L'an dernier, on était autour d'1,3 milliard », note le sociologue Jean Viard, auteur d'Une France bousculée. « Et ces flux se concentrent sur 5 à 10 % du territoire. C'est une explosion mondiale. » Cette explosion a désormais un nom : le surtourisme, défini comme la présence jugée excessive de touristes dans un lieu, dégradant l'écosystème, le patrimoine et l'expérience de visite, tout en remettant en cause l'acceptabilité par la population d'accueil.

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Hypertourisme : un système mondialisé en crise

Pour Rémy Knafou, le surtourisme n'est qu'un symptôme d'un problème plus large, qu'il qualifie d'« hypertourisme », titre de son ouvrage à paraître. « C'est une manière de qualifier le système touristique mondialisé », explique-t-il, un système qui « met tous les acteurs en concurrence quasi sauvage, parce que très peu régulé. » En France, la pression est massive avec environ 100 millions de visiteurs étrangers annuels et près de 150 millions de déplacements intérieurs. Pourtant, « il y a très peu de vraies politiques touristiques au sens de gestion des flux et du temps », souligne Jean Viard.

Le tourisme représente près de 10 % du PIB mondial, avec des recettes record atteignant environ 10 000 milliards d'euros en 2025. Chaque pays cherche à attirer davantage de visiteurs pour les devises et l'emploi, mais le retour de bâton est palpable. « Les villes se sont promues, ont mis en scène leurs monuments, créé des festivals, invité le monde entier. Puis elles se disent : “À force de dire venez, venez, on a trop de monde” », observe Jean Viard. Pour contrer le surtourisme, les approches varient : quotas, réservations obligatoires, limitations des locations touristiques, ou interdiction de nouveaux hôtels. La Corse a par exemple opté pour le « démarketing » en stoppant sa promotion estivale en 2023, tandis que Capri privilégie l'arsenal législatif.

Régulation et risques de sélection sociale

La régulation du tourisme n'est pas nouvelle, comme le rappelle Jean Viard : « Le ski a par exemple toujours été régulé : vous achetez un forfait pour profiter des pistes. Il en va de même pour les parcs comme Disneyland. » Dans les espaces clos comme les îles ou les parcs nationaux, les quotas sont techniquement possibles. Mais les villes posent un défi différent. « Les espaces urbains sont par définition des lieux ouverts et on n'a que des méthodes indirectes pour peser sur la fréquentation », indique Rémy Knafou. À Venise, une taxe d'entrée expérimentale cible les excursionnistes, mais « ce système est une véritable usine à gaz », explique-t-il.

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La régulation par les prix existe mais pourrait générer des inégalités d'accès. « Cette mesure est redoutablement efficace… mais socialement injuste », prévient Jean Viard. « On est encore très loin de passer d'un tourisme de masse à un tourisme plus sélectif. Mais il existe un risque de sélection sociale accrue si l'on ne fait pas attention. » Il cite l'exemple du ski, où « quand j'étais jeune, on skiait en jeans dans des petites stations. Ce monde-là a disparu. » Pour les locations touristiques comme Airbnb, Jean Viard note qu'elles sont « géniales – sauf en hyperdensité urbaine », tandis que Rémy Knafou souligne qu'à Barcelone, elles « rapportent 5, 6, 10 fois plus que les locations à l'année », provoquant l'éviction des habitants.

Manque de coordination et solutions potentielles

Les deux spécialistes pointent un même manque : l'absence de coordination nationale et européenne. « On est très mauvais là-dessus. Mais il faut réguler. Si on lâche les touristes comme une horde sauvage, ils se heurtent », insiste Jean Viard. Rémy Knafou estime que nous sommes « à un stade balbutiant d'une éventuelle régulation d'ensemble, faute de vision globale ». « Ces mesures très locales sont globalement davantage destinées à faire du buzz qu'à régler les problèmes », analyse-t-il.

Quelques exemples exceptionnels, comme Amsterdam – qui a employé du personnel municipal comme médiateurs entre habitants et visiteurs – montrent que les autorités publiques peuvent intervenir efficacement. « Chaque territoire peut agir : information, arrêt de la promotion, diffusion spatiale », plaide Jean Viard. Mais déplacer le problème vers des lieux moins préparés comporte des risques. « Dans un pays comme la France, équipé en infrastructures, on peut essayer de provoquer une certaine dispersion. Cependant, dans de nombreux autres pays qui en sont dépourvus, la dispersion implique nécessairement leur construction. Et là, on transforme radicalement les écosystèmes », analyse Rémy Knafou.

Une solution pour atténuer la pression touristique pourrait être de favoriser les départs en dehors des vacances scolaires lorsque cela est envisageable. Moins onéreuse, moins fréquentée et parfois mieux adaptée aux conditions climatiques – notamment pour les sports d'hiver –, cette option pourrait peu à peu devenir une habitude pour les foyers. Et, qui sait, contribuer à désengorger le quai de Capri dès cet été, offrant une bouffée d'air à cette destination emblématique du surtourisme.