Fermé début 2018, le centre Jean-Moulin, lieu consacré à l'histoire de la Résistance, de la collaboration et de la déportation à Bordeaux, n'a toujours pas rouvert en tant que tel en 2026. Le comité de sauvegarde qui s'est constitué s'inquiète de sa pérennité et rappelle le potentiel d'un tel lieu, y compris du point de vue touristique.
Un lieu de mémoire menacé
« Avant sa fermeture, le centre Jean-Moulin accueillait 45 000 visiteurs par an, dont beaucoup de scolaires. On ne se bat pas pour conserver un centre d'archives mais pour avoir un lieu de vie, ouvert à des questions qui restent d'actualité », explique Marie Nancy, réalisatrice, auteure et présidente du comité de sauvegarde. « Un lieu qui participe aussi à l'attractivité de Bordeaux », insiste Vincent Hoffmann-Martinot, ancien directeur de Sciences Po Bordeaux et délégué régional de l'ANDMRF, l'une des principales associations du paysage mémoriel en France.
« En Normandie, à Lyon, dans l'Est, il existe un tourisme de la Résistance, lié à la visite de sites historiques. Tandis qu'à Bordeaux, nous avons croisé des visiteurs japonais qui ne comprenaient pas pourquoi le centre Jean-Moulin était fermé, alors qu'il est juste à côté de la place Pey-Berland, en plein centre-ville », ajoute-t-il.
Des travaux nécessaires et un budget de 5 millions d'euros
Fermé en janvier 2018 après un début d'incendie, le centre Jean-Moulin n'a pas rouvert depuis. Du moins, pas en tant que lieu permanent dédié à l'histoire. Seules des expositions temporaires sont organisées au rez-de-chaussée de ce bâtiment de trois étages. Le fonds, transféré au musée d'Aquitaine, n'est plus accessible au grand public alors qu'il compte quelque 20 000 documents et objets historiques : affiches, armes, parachutes, postes de radio, courriers, tenues militaires et même le mobilier de Jean Moulin. « Inestimable pour des chercheurs », considère Vincent Hoffmann-Martinot.
L'idée serait de redéployer le fonds dans le bâtiment après sa rénovation et d'aménager des espaces pour des conférences, expositions, événements liés au cinéma et au monde universitaire. « Le toit a été mis hors d'eau en 2021, note Marie Nancy. Ce qu'il faut maintenant, c'est consolider les murs, qui ont été imprégnés d'eau pendant trois ans, mettre les réseaux aux normes, rénover les salles, aménager le sous-sol pour recevoir les réserves et installer un ascenseur pour les personnes à mobilité réduite. Ça représente un budget de 5 millions d'euros. C'est seulement un tiers de ce qui a été investi pour le musée des Arts décoratifs et du design. »
La nouvelle municipalité doit trancher
Ce budget se fait attendre. « Pendant l'époque Juppé, on n'a pas eu l'impression que c'était une priorité pour la Ville. Pierre Hurmic, lui, nous a toujours dit que la question de la Résistance était fondamentale à ses yeux, mais ce sentiment n'était pas partagé par toute son équipe et il voulait une décision collégiale. Les travaux ont notamment été freinés par la question de savoir si on devait avoir un musée « de la » Résistance ou « des » résistances. Finalement, il nous a expliqué qu'il n'aurait pas les financements sous sa mandature mais qu'il allait ouvrir les lignes budgétaires pour lancer les travaux lors de la mandature suivante », explique Marie Nancy.
Entre-temps, la municipalité a changé. « Nous sommes encore en train de prendre la mesure de tous les dossiers en cours », reconnaît Nathalie Bois-Huyghe, la nouvelle adjointe en charge de la culture et des mémoires. « Nous sommes conscients de l'importance de ce site culturel. Il n'y a pas de polémique à ce sujet. C'est juste qu'aucun arbitrage n'a été opéré pour le moment. »
Pour faire vivre un authentique lieu de mémoire, il faudra sans doute investir plus que 5 millions d'euros. Outre les travaux, il faudra recruter des personnels, financer les futures expositions (permanentes et temporaires) et ouvrir un budget fonctionnement pour le chauffage, l'électricité et l'eau. « Mais on doit pouvoir aussi solliciter la Métropole et la Région, estime Vincent Hoffmann-Martinot. La mémoire de la Résistance ne concerne pas que Bordeaux. On doit aussi pouvoir trouver des solutions par le biais du mécénat. »
Un comité de sauvegarde mobilisé
Le comité de sauvegarde compte plusieurs noms connus localement ou nationalement : les actrices Isabelle Carré et Marie Barraud, le sociologue Jean Petaux, le philosophe Patrick Rödel, Pierre Bénard, directeur historique du cinéma UGC de Bordeaux… Point commun : tous exercent ou ont exercé un métier lié à l'histoire. Souvent parce qu'un de leurs parents a été résistant.
« Les travaux ont notamment été freinés par la question de savoir si on devait avoir un musée « de la » Résistance ou « des » résistances », rappelle Marie Nancy. Le comité craint que le centre Jean-Moulin disparaisse purement et simplement de Bordeaux-centre. « C'est un très beau bâtiment haussmannien, avec une emprise au sol de 400 mètres carrés et situé en cœur de ville. Ça peut aiguiser les appétits. Du temps d'Alain Juppé, des rumeurs de vente ont circulé », conclut Vincent Hoffmann-Martinot.



