À la veille du défilé « Croisière » de Chanel au casino de Biarritz, la maison de haute couture a ouvert les portes de son atelier de tissages Act3, en Béarn. Une usine aussi discrète que réputée dans le milieu de la haute couture, où l'industrialisation n'a rien gommé de la minutie du geste.
Un défilé sous les projecteurs
Nicole Kidman, Marion Cotillard, Anna Mouglalis, le rappeur Asap Rocky… Biarritz a brillé de mille stars, mardi, pour le premier show de son nouveau directeur artistique, Matthieu Blazy. Ce défilé « Croisière », initié en son temps par Karl Lagerfeld pour mettre en valeur les collections de mi-saison, présentait les dernières créations de la maison fondée par Gabrielle Chanel en 1905. Parmi elles, quelques pièces de tweeds issues d'une petite unité de production béarnaise.
Act3 : une histoire discrète mais prestigieuse
La très discrète usine d'Act3 est établie à Uzein, dans la campagne proche de l'aéroport de Pau, depuis 2017. Ces locaux à l'architecture contemporaine soignée racontent davantage le standing de cet atelier que l'ancien hangar de Jurançon en bordure de Gave. Le déménagement s'est opéré vingt ans après la création d'Act3 par l'ingénieure Maria Messner, en 1996. Cette Salzbourgeoise avait initialement créé une association (Association Création Textile) qui œuvrait à la formation en textile, mais elle peinait à offrir des débouchés professionnels à ses ouailles.
L'Autrichienne avait dès lors démarré une production personnelle, grâce au prêt d'un espace et de quelques métiers à tisser par les tissages Moutet, à Orthez. Quelques mois et elle était prête pour le grand saut. « Je suis allée à Paris chez Christian Lacroix, je voulais valider les créations entièrement tissées à la main avant d'aller plus loin. Je me suis un peu cassé le nez parce que je n'avais pas de rendez-vous mais son bras droit qui rentrait de déjeuner avait heureusement trouvé les tissus magnifiques et avait organisé un café. » Christian Lacroix était tombé en pâmoison. « Il m'a commandé 50 mètres de-ci, 100 mètres de-ça, et m'a demandé quand je pouvais livrer. Je suis passé du tout au tout ! »
Act3 se faisait un nom dans le milieu de la haute couture et du prêt-à-porter. En 2002, une deuxième rencontre changeait la vie de l'entreprise. Act3 séduisait la maison de broderie Lesage, qui allait compter pour 90 % de son chiffre d'affaires pendant plus de dix ans. Cette filiale de Chanel rachetait l'atelier béarnais en 2014 et intégrait de fait les tissages d'Uzein à l'une des maisons les plus reconnues de la planète.
Du fait main à la machine
La visite de son atelier, lundi, devait permettre de rappeler cette fabuleuse histoire en même temps que ses process et principes industriels bien ancrés. « Pour moi, le succès était possible si on associait la création et la production sur un même site, rappelait Maria Messner avant le tour du propriétaire. La création sans l'industrialisation, ça ne sert à rien, ça reste dans les tiroirs. »
Dans cet ensemble isolé au milieu des champs et des bosquets, la première grande salle accueille 30 métiers à tisser. Tous sont affichés sur un écran de contrôle où s'inscrit le nom de l'opérateur (le plus souvent une opératrice) et celui du client (Chanel et Lesage, mais pas uniquement). Les fils de trame horizontaux trouvent leur chemin au milieu d'une forêt de fils de chaîne verticaux. Une maille à l'endroit, une maille à l'envers grâce à une petite souris qui tire son fil en accéléré ou au ralenti, sous l'œil de l'opérateur qui peut à tout moment changer la cadence.
Le tout produit des tweeds, soit des enchevêtrements de fils entrecroisés. La rareté de ces pièces est renforcée par la provenance des matériaux utilisés. On associe ici les fils de laine de la manufacture italienne Vimar, des fibres de soie asiatiques, un coton sud-américain, un mohair sud-africain, un cashmere mongol et une laine… de Nouvelle-Zélande. Même si la R&D de la maison Lesage ne désespère pas de convertir des éleveurs du grand sud (mais pas des Pyrénées) à la production de laines françaises.
Formation sur place
Le tour de l'usine est conduit par la directrice générale de la maison Lesage, Aurore Parant. Il commence par l'un des plus anciens métiers à tisser de l'entreprise, sur lequel court un tissu bayadère d'influence basque. « Il faut bien faire attention quand les mailles sont très serrées, absolument éviter de faire des nœuds et donc ne pas trop serrer les trames qui passent dans les aiguilles », explique Laura, ancienne coiffeuse et esthéticienne, formée sur place comme la grande majorité de ses collègues. Cette Jurançonnaise d'origine a toqué à la porte pour une reconversion. Elle connaissait l'atelier de tissage pour l'avoir eu comme voisin de chez ses parents à Jurançon.
Une large porte battante plus loin, la tâche est plus ardue encore pour Jennifer, une salariée qui travaillait auparavant chez McDonald's. La jeune femme a tout appris ici pour se voir confier ce poste méticuleux. Elle a pour mission de surveiller le bon assemblage de 16 fils de nature différente, du tissu à la dentelle, qui plonge de leurs bobines vers le même cylindre. C'est « l'ourdissage », la fabrication du tamis de fils de chaînes horizontaux qui seront visités par les trames des fils verticaux une fois posés sur les métiers à tisser. Là encore, le secret réside dans la tension plus ou moins forte infligée à chacune des matières.
Le faux pas n'est pas permis mais il peut advenir, ce qui justifie le très pointilleux contrôle qualité où l'on retrouve Gilles, qui a longtemps travaillé pour les collections Chanel à Paris puis à Londres. Là-bas, au fond de l'atelier, l'inspecteur des travaux finis caresse le tissage de la paume de sa main pour y relever les moindres aspérités et les repiquer à l'aide d'une large aiguille quand c'est possible. « Je reprends tout ce qui n'est pas fidèle à la tirelle initiale », explique-t-il en regardant le petit carré de tissu témoin accroché à gauche de sa machine. Il est l'un des rares à ne pas avoir l'accent béarnais. « Après le Covid, j'en ai eu assez des grandes villes mais je voulais rester dans les métiers d'art. Je suis très content d'être à Pau après Londres et Paris. On respire. »
La création au service du luxe
L'heure tourne mais une dernière étape attend le visiteur avant de retrouver la charismatique patronne de l'atelier. Une myriade de bobines voisinent dans une extension de l'usine où s'active une designer textile formée dans les écoles de Paris et Roubaix. Sa mission : créer des assemblages originaux susceptibles de répondre aux attentes de Chanel, voire de les anticiper. « Ce que j'apprécie dans ce métier, ce sont les techniques qu'on ne voit pas ailleurs, avance la jeune femme. On assemble des fils nouveaux avec plus de brillance, de volumes. On peut travailler sur des vibrations de couleurs, c'est très différenciant. »
C'est beau, c'est original mais la recherche doit surtout aboutir. La concurrence est féroce dans le milieu du luxe et même en interne. Chanel et Lesage disposent d'un autre atelier de tissage en Italie, tout près de la manufacture Vimar. Rappelez-vous, créer pour créer, ça ne sert à rien.



