En 1873, les gisements de bauxite sont découverts dans le Var. Pendant plus d'un siècle, cette roche, nécessaire à la fabrication de l'aluminium, a permis à de nombreux Varois de subvenir à leurs besoins et a modelé le territoire. La dernière mine ferme en 1989. Quarante ans après la première vague de mises à l'arrêt, une série en dix épisodes retrace cette histoire industrielle aujourd'hui méconnue.
Un passé minier ancré dans le territoire
Du Cannet-des-Maures à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, du Thoronet à Bras, à Brignoles, de la Celle à Rougiers en passant par Mazaugues, à Ollières, Pourcieux, Tavernes, Fox-Amphoux, Pontevès ou encore au Revest, la bauxite fourmille dans les sols du Var. « L'histoire des mineurs, notre histoire, a été particulièrement ancrée dans le territoire. Quand l'activité était florissante, toute la région en a profité, et quand cela s'est arrêté, cela a été un coup de massue pour tout le monde, même si on s'y attendait », témoigne Maurice Coulet, un ancien mineur, une « gueule rouge ».
Parfois, le minerai — du moins l'oxyde de fer, qui lui confère sa couleur rouge caractéristique — est visible à la surface : des sols rouges à perte de vue, des traces rouges sur les chaussées ou des roches sur les bords des routes, d'un rouge vif. Ce sont les derniers indices, de plus en plus rares, du passé minier varois, dont le début de la fin a sonné il y a 40 ans.
Jusqu'à 2 000 mineurs en activité sur le bassin
S'il n'est pas question d'une épopée humaine, territoriale et industrielle aussi massive que les mines de charbon du nord de la France, le passé minier du Var existe bel et bien. Fort de dizaines de mines et de milliers de mineurs, ces ouvriers — les « gueules rouges » — ont été omniprésents dans les villages du centre et du haut Var pendant plus de cent ans. Une activité stratégique, car de la bauxite peut être extrait l'alumine, et de l'alumine peut être fabriqué l'aluminium. Ces gisements ont suscité des convoitises à l'échelle mondiale.
De la découverte des gisements en 1873 à la fermeture de la première mine en 1986 et de la dernière en 1989, il ne reste plus grand-chose de ce passé. Peu de personnes sont conscientes du rôle joué par le Var dans ce domaine. Seul phare face aux ténèbres de l'oubli : un musée, celui des Gueules rouges à Tourves. Ironie de l'histoire, le village n'a pas eu de mine en exploitation sur son territoire, mais il célèbre pourtant cette histoire industrielle qui a profondément façonné le visage du Var et au-delà.
Une mine grandeur nature au musée
Si le premier et le deuxième étage du musée sont classiques, la particularité — et la force — réside dans la reconstitution grandeur nature d'une mine. « Cela a été rendu possible grâce aux indications et conseils des mineurs, afin que tout soit le plus fidèle possible à ce qu'ils ont vécu », rapporte Eric Vieux, le directeur. À une exception près : l'obscurité.
L'accès se fait au deuxième étage. Les portes d'un ascenseur s'ouvrent, la descente s'amorce. Quelques secondes plus tard, la destination est atteinte : la mine apparaît, avec des murs pleins d'aspérités, rouges. Sur la droite, une locomotive se dresse, attelée à des wagons — des berlines — remplis de bauxite qui s'étendent à travers le tunnel. L'ambiance sonore est également élaborée : des voix résonnent, la lumière crée des jeux d'ombres sur les parois.
« Il faut savoir que, pour des raisons d'accessibilité, la mine reproduite dans le musée est bien plus haute que les tunnels des vraies mines. Avant la mécanisation de l'activité, la mine n'était pas plus haute qu'un âne, les hommes devaient se courber », explique Jérémy Bionda, responsable de l'accueil du public. « Avec l'arrivée des machines, les tunnels se sont agrandis pour leur faire de la place », poursuit-il. Avant l'arrivée des locomotives ou des tapis roulants, c'est l'âne qui tractait les berlines. « Une fois dans la mine, l'animal n'en sortait plus jamais », précise le guide. « Des écuries étaient créées à l'intérieur des mines. »
Plus d'un siècle d'évolutions
En avançant dans la mine reconstituée, on découvre la cantine des mineurs, une zone inexistante avant la bataille pour les droits sociaux dans les années 1930. Les différentes méthodes pour extraire la précieuse roche sont mises en scène. « Il y a eu d'abord la pioche et la pelle, puis dans les années 1930, les mines se sont progressivement mécanisées à l'aide de marteau-piqueur », reprend Jérémy Bionda.
Une partie du tunnel est entièrement tapissée de bois. « C'est pour soutenir la bauxite, plus friable et instable. Habituellement, les tunnels étaient creusés sous des poches de calcaire beaucoup plus solides. Si “le bois chante”, comme disaient les mineurs, qu'il craque, il fallait à tout prix évacuer afin de ne pas être enseveli », rapporte-t-il.
Un peu plus loin, dans une cavité, des trous ont été percés dans la roche rouge. À l'intérieur, des bâtons de dynamite et de TNT ont été insérés le plus profondément possible. Une voix résonne : « Ça brûle, ça brûle ! Ça brûle ! ». Puis le silence. Boum ! La déflagration est assourdissante, de la fumée s'échappe. « Ils faisaient exploser la roche pour ensuite récupérer le minerai. » Impensable dans les mines de charbon, cette méthode était possible pour la bauxite « car il n'y a pas de gaz inflammable dans les tunnels », contextualise Jérémy Bionda.
Le travail à la mine ne se limite pas qu'aux profondeurs : une fois la bauxite remontée à la surface, elle est triée et testée en laboratoire pour déterminer sa teneur en alumine. Le minerai est ensuite expédié vers les gares du secteur. Certaines alimentaient les usines de Gardanne et Marseille pour extraire l'alumine ; la plus grande partie était acheminée vers les ports de Saint-Raphaël puis Toulon pour être exportée.
Une offre muséale complète
À Tourves, peu importe l'entrée du village utilisée, il est impossible de ne pas passer devant les panneaux pourpres qui guident les visiteurs jusqu'au musée des Gueules rouges. Caché derrière la cave viticole, il est reconnaissable à la locomotive et aux berlines pleines de bauxite qui longent la façade. À l'intérieur, trois niveaux sont dédiés au passé minier du bassin Brignolais, quasi exclusivement consacré à l'extraction de la bauxite, une aventure industrielle démarrée à la fin du XIXe siècle et terminée en 1990.
En 1973, Pechiney, grand groupe minier, a annoncé la fermeture progressive de ses mines dans le Var. La première grande vague a commencé en 1986. La dernière mine à fermer ses portes en 1989 se trouvait à Cabasse, village où la première mine de bauxite dans le Var avait ouvert en 1873.
« Il y a le premier étage, lequel permet de découvrir ce qu'est la bauxite, son importance dans le processus de fabrication de l'aluminium, ainsi que les objets élaborés à partir de ce matériau selon les différentes époques », décrit Eric Vieux. Au deuxième étage, l'humain est au centre de tout. « C'est la partie mémorielle avec les portraits des gueules rouges, la vie des mineurs dans les villages, notamment autour de la Sainte-Barbe. La fête était un événement très attendu », explique Jérémy Bionda. Le musée comptabilise 10 000 visites par an. « Pour certains, c'est une visite mémorielle, pour faire découvrir à leurs enfants leurs grands-pères ou arrière-grand-père mineur », raconte-t-il.
La naissance du musée
La création du musée s'est faite en deux temps. D'abord, un travail massif réalisé par de nombreux mineurs aux côtés d'historiens : Claude Arnaud, de l'Association d'histoire populaire tourvaine (AHPT) et l'universitaire reconnu Jean-Marie Guillon. Ces derniers ont publié un ouvrage, Les Gueules rouges, un siècle de Bauxite dans le Var, en 1989, réédité plusieurs années plus tard. Après des années d'errance concernant la création d'un musée dédié, l'Association des gueules rouges reçoit le soutien du maire de Tourves de l'époque, Maurice Constans. Au début des années 2000, ce dernier s'en saisit. « Il y a eu un véritable travail scénographique pour reproduire une mine le plus fidèlement possible et permettre aux visiteurs de se faire une idée de ce genre d'infrastructures », raconte l'équipe du musée. En 2012, le musée des Gueules rouges ouvre ses portes.
Un espace adapté au plus grand nombre
« Est-ce que vous savez ce que l'on fabrique à l'aide de l'aluminium ? », demande Jérémy Bionda à une classe de CM1 venue de Pignans. Les réponses fusent : des canettes, des voitures, des avions, des fusées, des satellites. « Il y a aussi les menuiseries des fenêtres », ajoute le guide. « Tout cela existe grâce à la bauxite. C'est une roche dont il est possible d'extraire l'ingrédient principal nécessaire à la création de l'aluminium. » Il invite les élèves à enfiler charlotte et casque de mineur, puis ils entrent dans l'ascenseur. « Wouah, c'est immense ! », lance l'un d'eux. « Tu as vu la locomotive ? », s'enquiert un autre. Ils sont suspendus aux anecdotes de Jérémy Bionda.
« Là, c'est la cantine. Les mineurs travaillaient onze heures par jour et avaient seulement quinze minutes pour manger, soit une récréation », décrit-il. « Ce n'est que bien plus tard, à partir des années 1950, qu'ils ont pu avoir une vraie pause déjeuner. » La petite troupe poursuit sa découverte. Fin avril, des petits bambins de la crèche de Tourves ont visité la structure. « Nous avons pour l'essentiel des scolaires mais aussi et surtout des retraités. Ils aiment découvrir le passé industriel de la France », conclut Jérémy Bionda.



