L'Europe à la traîne face aux États-Unis dans la course aux métaux stratégiques
Europe distancée par les USA sur les métaux stratégiques

Un déséquilibre financier criant entre les deux rives de l'Atlantique

Les chiffres parlent d'eux-mêmes et révèlent un écart considérable. De 2021 à 2026, Washington a déployé environ 40 milliards d'euros pour soutenir ses filières de métaux stratégiques. Sur cette même période, l'Europe n'a mobilisé que huit fois moins de ressources financières. Ce constat accablant est dressé par Peter Handley et Thibault Michel dans une note publiée le 23 mars sur le site de l'Institut français des relations internationales. La situation est d'autant plus inconfortable que les pays européens ne parviennent pas à répondre d'une voix unie à ce défi géopolitique majeur.

La stratégie américaine : garanties et commandes d'État

L'administration Trump a fait de cette question un enjeu essentiel de puissance face à la montée en force de la Chine. Dès juillet 2025, le One Big Beautiful Bill Act, cher à Donald Trump, a créé un fonds industriel de cinq milliards de dollars. Le Département de la Guerre soutient activement au moins dix entreprises du secteur via le Defense Production Act, pour un montant de 550 millions de dollars en 2025 seulement.

L'accord conclu avec MP Materials illustre parfaitement la méthode américaine : 400 millions de dollars d'investissement direct du Pentagone, un prix plancher garanti de 110 dollars le kilo pour le NdPr – néodyme et praséodyme, composants essentiels de tout moteur électrique, éolienne ou drone de combat – et l'engagement ferme d'acheter la totalité de la production pendant dix ans. Il ne s'agit pas d'une simple subvention, mais bien d'une commande d'État assortie d'une garantie de marché solide. La Development Finance Corporation peut désormais prendre des participations allant jusqu'à 40 % dans des projets étrangers, avec un plafond porté à 205 milliards de dollars.

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Une diplomatie minière offensive et structurée

Depuis janvier 2025, Washington a signé pas moins de 21 accords-cadres bilatéraux avec des pays producteurs. Celui conclu avec la République démocratique du Congo accorde aux entreprises américaines un droit de première négociation sur tout projet minier stratégique – une forme de tutelle minière institutionnalisée. Le 4 février 2026, Marco Rubio a réuni 54 pays pour lancer FORGE, successeur du Minerals Security Partnership, avec pour objectif la création d'une zone commerciale préférentielle dotée de prix planchers anti-dumping.

La réponse européenne : fragmentation et moyens limités

Ce jour-là, Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne, représentait les Vingt-Sept à Washington. Sa présence n'était pas celle d'un simple observateur : les États-Unis, l'Union européenne et le Japon se sont engagés à développer des plans d'action coordonnés incluant des prix planchers ajustés aux frontières.

Le cabinet de Séjourné revendique d'avoir « repris la main » sur FORGE en y associant Tokyo et Ottawa, et se dit « très sourcilleux » sur les prix planchers : « Nous sommes très loin de ce que les Américains proposaient initialement. » Les négociateurs européens gardent également en tête un risque que l'Ifri n'évoque pas explicitement : Washington a lui-même surpayé certains projets miniers. Se retrouver à acheter trop cher des minerais critiques que les Américains ont déjà surpayés constituerait une erreur par contagion.

L'Europe à deux vitesses : initiatives nationales et coordination limitée

L'Europe répond à ce défi à deux niveaux – et c'est précisément là que réside sa fragilité structurelle. La France a formalisé sa démarche dès 2022 : Paris s'est doté d'un délégué interministériel chargé de coordonner les approvisionnements, a lancé un fonds d'investissement opéré par Infravia doté de deux milliards d'euros, et a noué quinze partenariats diplomatiques avec des pays producteurs. Le partenariat franco-japonais a abouti à Caremag, première usine européenne de séparation de terres rares, dont la première pierre a été posée le 17 mars 2025 à Lacq, près de Pau.

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L'Allemagne part d'une situation plus difficile – sa dépendance au lithium chinois est passée de 18 % à 50 % entre 2014 et 2024 – et n'y répond que par un milliard d'euros via la banque publique KfW. Au niveau européen, le plan RESourceEU de Séjourné mobilise trois milliards sur douze mois pour soutenir 60 projets stratégiques.

Les premiers résultats concrets commencent à apparaître : depuis octobre 2025, huit projets ont annoncé des financements dépassant 1,5 milliard d'euros. Parmi eux, le gisement de Metlen en Grèce pourrait couvrir les besoins européens en gallium, un métal critique.

Les lacunes structurelles de l'approche européenne

Additionnées, ces stratégies nationales et européennes restent cependant bien en deçà du niveau d'engagement américain. Le fonds Infravia français et le Rohstofffonds allemand représentent ensemble trois milliards d'euros – soit moins que le seul accord avec MP Materials aux États-Unis. « Annoncer des projets stratégiques sans les fonds publics nécessaires pour les financer n'est pas pris au sérieux par les partenaires ni par les concurrents », avertissent les auteurs de la note de l'Ifri.

Il n'existe pas d'équivalent européen à la Development Finance Corporation américaine, aucun instrument capable de prendre des participations en capital à l'échelle requise. Il n'existe pas non plus de mécanisme contraignant de type « Buy European ». Les clauses américaines créent des obligations légales que les simples appels moraux aux entreprises européennes ne peuvent remplacer.

Les atouts européens et leurs conditions de réussite

L'Ifri reconnaît pourtant les atouts spécifiques dont dispose l'Europe. « L'Europe dispose d'un avantage comparatif en matière de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, de traçabilité, de passeports produits et de cadres d'autorisation », soulignent les auteurs. Si ces normes sont rendues interopérables avec les systèmes américain et japonais, « elles pourraient créer un segment de marché mondial valorisant la transparence et la durabilité ».

Mais l'Ifri assortit immédiatement ce constat d'une condition essentielle : ces standards « doivent être conçus de manière à ce que les pays producteurs les perçoivent comme un levier de création de valeur plutôt que comme un frein à l'accès au marché ». Autrement dit, l'Europe ne peut pas imposer ses normes comme condition d'accès sans risquer de s'aliéner les pays africains ou latino-américains dont elle a précisément besoin pour diversifier ses approvisionnements. C'est une carte réelle – mais elle se joue avec doigté ou pas du tout.

Partenaire ou suiveur ? L'enjeu de gouvernance

Selon Peter Handley et Thibault Michel, la réponse européenne à FORGE ne doit être ni l'alignement total ni la distance stratégique, mais « un engagement calibré sur les intérêts européens » – là où Washington accepte de partager véritablement la gouvernance. Or rien dans les conclusions du 4 février ne garantit que ces conditions seront réunies.

Avec le G7 d'Évian prévu en juin 2026, Paris dispose d'une occasion de peser sur les discussions. Mais le contexte reste paradoxal : la même administration américaine qui cherche une coopération sur les minéraux frappe ses alliés de tarifs agressifs et refuse cette alliance sur l'acier face aux surcapacités chinoises.

Stéphane Séjourné est rentré de Washington avec un engagement sur le papier. Ce que la note de l'Ifri lui rappelle en retour : les bons principes sans capital déployable ne valent pas grand-chose – et signer des plans d'action sans en maîtriser la gouvernance, c'est risquer de passer du statut de partenaire à celui de simple preneur de règles. Dans la géopolitique des métaux stratégiques, la différence entre les deux positions est considérable et aura des conséquences durables sur la souveraineté industrielle européenne.