Une page se tourne dans l'histoire industrielle du Périgord
Près de soixante-dix personnes s'étaient rassemblées ce lundi 2 mars devant les imposantes papeteries de Condat, au Lardin-Saint-Lazare en Dordogne. L'atmosphère était lourde d'émotion et de nostalgie. La décision du tribunal de commerce spécialisé de Bordeaux, rendue publique ce jour-là mais actée dès le vendredi 27 février, scelle le destin de ce site industriel historique : la Société de Participation de la Braye (SPB) a été choisie comme repreneur, sonnant le glas de plus d'un siècle de fabrication papetière.
Quarante ans de souvenirs et des larmes irrépressibles
Lucienne Sarlande et Nicole Lacabane, deux retraitées ayant partagé le même bureau pendant quarante années, s'avancèrent ensemble vers le bâtiment administratif. « Je repense à ces années merveilleuses », murmura Lucienne, une figure emblématique de l'usine, incapable de contenir ses larmes. « Quel gâchis ! », renchérit Nicole, résumant le sentiment général. Le flambeau allumé en 1907, lorsque ingénieurs et ouvriers commencèrent à fabriquer du papier dans cette vallée de la Vézère, est sur le point de s'éteindre définitivement.
Une reconversion industrielle qui fait craindre la disparition d'un savoir-faire
SPB privilégie en effet une reconversion industrielle, faisant planer la menace de voir s'envoler un précieux savoir-faire accumulé depuis 117 ans. « La dernière page de papier de notre histoire est écrite », déclama, ému, Philippe Delord, le délégué CGT des papeteries. Sa collègue Patricia Canto de Force ouvrière, la voix chevrotante, eut la pénible mission d'annoncer aux salariés ce que tous pressentaient déjà : sur plus de 200 employés, seuls 21 conserveront leur emploi dans les prochaines semaines.
Absence des dirigeants et sentiment d'abandon
Aucun dirigeant de Lecta, l'ancien actionnaire, n'eut le courage de se déplacer en Périgord pour assumer ses responsabilités. C'est donc la maire du Lardin-Saint-Lazare, Francine Bourra, encartée chez Les Républicains, qui fut injustement prise à partie par des salariés désabusés. « Arrêtez de vous faire endormir par SPB », lança l'un d'eux, alors que le repreneur s'est engagé à embaucher plusieurs centaines de personnes d'ici cinq ans et à étudier la possibilité de redémarrer une ligne de production.
L'édile tenta de se défendre : « Moi aussi, j'aurais bien aimé fêter les 120 ans du site en continuant de fabriquer du papier, mais aucun groupe papetier ne s'est positionné ». Elle interpella également les autres élus absents, demandant : « Où est la préfète ? », alimentant un sentiment général d'abandon et de résignation.
Une lignée de papetiers confrontée à la fin d'un monde
Emmanuel Garcia, arrière-petit-fils, petit-fils et fils de papetier, ne cache pas son émotion : « La ligne de production de glassine pour étiquettes auto-adhésives est neuve et tout va aller à la poubelle. C'est incroyable ». Il avait tenté de réveiller les consciences en accrochant des banderoles hostiles à Lecta ces derniers mois. « Au Lardin, on a tous été biberonnés aux papeteries. Ici, c'est chez nous ; ici, c'est chez moi », confie-t-il, résumant l'attachement viscéral de toute une communauté à cette usine.
La grande saignée sociale de 2023 et l'arrêt d'une des deux lignes de production avaient déjà scellé l'avenir du site. Victorien Laval, quadragénaire et pur Lardinois, dont un frère a déjà connu un plan social en 2013, exprime sa déception : « On s'y attendait, mais je suis déçu d'en arriver là. Ça fait vingt ans que je fais le même trajet ».
Des salariés âgés face à un avenir incertain
José-Manuel et Philippe, 59 ans tous les deux et entrés dans l'usine en 1988 alors qu'elle employait plus de 1 200 personnes, ne se font guère d'illusions. « Quand je suis rentré, les anciens me disaient que j'allais y finir ma carrière », se souvient Philippe. José-Manuel a commencé à regarder les offres d'emploi dans le Terrassonnais, mais constate amèrement : « Être cariste ? J'ai passé l'âge ». Ils savent que pour retrouver du travail, il leur faudra probablement quitter les rives de la Vézère.
Pour David, c'est la double peine. Il y a six ans, ce papetier a quitté Bessé-sur-Braye en Sarthe après la liquidation de l'usine ArjoWiggins, reprise à l'époque par... SPB. « Pour moi, c'est la double peine, je revis deux fois la même situation », confie-t-il, amer.
Une annonce qui ajoute à l'amertume
Une révélation a particulièrement fait réagir les salariés : le groupe Lecta, désormais propriétaire de la marque Condat, pourra continuer à produire le fameux papier couché qui a fait la notoriété de l'usine, mais n'importe où dans le monde. « Ils nous auront pillés jusqu'au bout », s'est ému un salarié, résumant un sentiment d'injustice profond.
Les salariés ont rendez-vous lundi 9 mars avec des agents de France Travail pour être accompagnés dans leurs démarches. SPB prendra pleinement possession de l'usine mercredi 1er avril, ouvrant un nouveau chapitre pour le site. Un chapitre qui, pour la première fois depuis 1907, s'écrira sans papier.



