Les inondations transforment durablement l'immobilier du Sud-Ouest
Les grandes crues de février dans le Sud-Ouest ont profondément désorganisé les transactions immobilières, révélant une dépendance croissante aux aléas climatiques. Dans l'Entre-deux-Mers, l'ensemble des acteurs du secteur - assureurs, agents immobiliers et notaires - modifient radicalement leurs pratiques face à cette nouvelle réalité.
Une prise de conscience tardive des risques naturels
"On avait oublié les risques naturels", confie Me Nicolas Mamontoff, notaire à Cadillac, commune de Gironde récemment submergée par la Garonne. Le professionnel fait référence à la grande crue de 1982 qui avait marqué la région, il y a plus de quarante ans. Désormais, les inondations majeures semblent s'enchaîner à un rythme inquiétant, modifiant en profondeur les dynamiques du marché immobilier local.
Traditionnellement, les zones inondables permettaient d'acquérir des biens à des prix avantageux. "Les prix sont entre 11 et 22% plus bas", précise l'agence immobilière Laforêt à Langon, cité du Sud-Gironde particulièrement exposée aux risques de submersion. Mais le contexte météorologique change rapidement, et avec lui, les règles du jeu immobilier.
La dévalorisation accélérée des biens inondables
La précédente grande crue de 2021 avait déjà porté un coup sévère au marché immobilier local. "C'est plus compliqué de vendre dans le secteur", s'alarme une agence immobilière de La Réole, ville durement touchée par les crues de février 2026. La répétition des inondations dévalue considérablement les propriétés, créant une psychose chez les acheteurs potentiels.
À Cadillac, où la Garonne est sortie de son lit le 16 février 2026, la situation est particulièrement préoccupante. Bouchra Ankour, de l'agence Human immobilier, rappelle que l'épidémie de Covid avait initialement fait monter les prix, attirant de nombreux urbains en zone rurale. "Ceux qui ont acheté et qui veulent vendre aujourd'hui se retrouvent avec des pertes de 20%", déplore-t-elle.
La fin du rêve néo-rural
Christophe Duportal, président de l'Observatoire immobilier du Sud-Ouest (Oiso), confirme cette tendance : "Cette envie de campagne constatée chez les urbains, c'est fini. Et il y a des zones qui vont perdre de la valeur avec les inondations, c'est évident." Le marché des constructions neuves n'est pas épargné, avec des documents d'urbanisme qui restreignent désormais sévèrement la constructibilité dans les zones à risque.
Les nouvelles contraintes financières refroidissent également les acheteurs potentiels. L'agence Laforêt à Langon anticipe des hausses significatives des impôts locaux et des assurances habitation, liées aux travaux de réparation des digues et aux dégâts considérables causés par les inondations.
La crise des assurances dans les zones inondables
La question des assurances devient cruciale. Un assureur de l'Entre-deux-Mers, souhaitant garder l'anonymat, révèle : "Via notre activité de courtage, nous constatons, pour certains coins, que nos partenaires ne veulent plus assurer certaines habitations..." Cette tendance inquiétante s'inscrit dans un contexte national alarmant.
Selon France Assureurs, le coût des événements naturels en France a atteint 5 milliards d'euros en 2024. Sur vingt ans, les indemnisations des dégâts des eaux ont augmenté de 134%, représentant désormais le premier poste de sinistres en assurance habitation.
La répétition des catastrophes modifie les comportements
Les agents immobiliers du Sud-Gironde soulignent que ce n'est pas l'existence des inondations qui pose problème, mais leur répétition et leur ampleur croissante. Alors qu'il y a vingt ans, les rapports du GIEC mettaient déjà en garde contre l'augmentation de la fréquence et de l'intensité des catastrophes naturelles, la réalité dépasse aujourd'hui les prévisions les plus pessimistes.
"Au début, on parlait à nos clients de crue centennale, mais il y a eu 2021 et maintenant 2026", explique un agent immobilier. "Avant, nous les prévenions, maintenant, c'est l'inverse : ce sont les acheteurs qui nous posent des questions sur les zones inondables."
Les conséquences juridiques et administratives
Me Nicolas Mamontoff rappelle les obligations légales pesant sur les notaires : "Nous avons l'obligation de réaliser un état des risques ; un bien qui a subi un sinistre pour catastrophe naturelle doit être indiqué." Conséquence directe des récentes inondations, de nombreux dossiers en cours ont été annulés, les acheteurs se rétractant face aux risques désormais trop évidents.
Le 24 février 2026, des dizaines de communes de la région ont été officiellement reconnues en état de catastrophe naturelle par le gouvernement : 91 en Gironde, 63 en Lot-et-Garonne, 25 en Charente-Maritime et 14 en Charente. Des milliers d'habitations se sont retrouvées sous les eaux, créant une situation sans précédent qui pousse de nombreux habitants à envisager de quitter définitivement la région.



