Les chiffres polémiques d'Éric Lombard révèlent les failles du système fiscal français
Éric Lombard a visiblement des difficultés avec ses chiffres. Initialement, il avançait que 13 000 Français assujettis à l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) ne s'acquitteraient d'aucun impôt sur le revenu (IR). Puis, après corrections et redéfinitions, ce chiffre est passé à 50 000. De son propre aveu, ce nouveau nombre ne provient pas d'une étude ou d'une note publique, mais simplement d'un "échange avec l'administration fiscale". Cette situation en dit long sur l'état de notre débat public concernant la fiscalité : un ancien ministre brandit des statistiques invérifiables, tandis que l'on évite soigneusement d'aborder le cœur du problème.
Un système fiscal devenu absurde par son illisibilité
Le véritable problème ne réside pas dans le fait que 50 000 foyers ne paient pas l'impôt sur le revenu, mais bien dans l'architecture même de notre système fiscal, qui s'étend sur 3 500 pages d'une complexité décourageante. En 2025, 55 % des foyers fiscaux français ne payaient pas d'IR. Or, un impôt que la majorité ne paie pas n'est plus un impôt civique, mais se transforme en une taxe politique appliquée à une minorité, que les plus habiles contournent légalement et que les plus mobiles fuient tout simplement.
Notre système fiscal est devenu absurde en raison de son illisibilité, qui permet à chacun d'en faire une lecture qui l'arrange, comme l'illustre parfaitement l'exemple d'Éric Lombard qui ne cesse de réévaluer le nombre de contribuables concernés. Pourtant, en France, il est pratiquement impossible d'échapper complètement à l'impôt. À partir de ce constat, il importe de ne pas oublier la leçon formulée par le philosophe et écrivain Benjamin Constant au début du XIXe siècle : "Tout impôt, de quelque nature qu'il soit, a toujours une influence plus ou moins fâcheuse. Si l'impôt produit quelquefois un bien par son emploi, il produit toujours un mal par sa levée."
Compte tenu de la dérive inquiétante des finances publiques - notre dette atteint désormais les 3 482 milliards d'euros - il est urgent de réformer en profondeur notre système fiscal pour rétablir un État plus prospère et assurer la pérennité de notre modèle social.
Une solution originale : supprimer l'IR et relever la TVA
Il existe pourtant une solution originale et audacieuse : supprimer l'impôt sur le revenu et relever significativement la TVA. D'abord, parce que l'IR punit précisément ce qu'il faudrait encourager : le travail, la prise de risque, la création de valeur. Cet impôt est complexe, instable, et ne rapporte que 94 milliards d'euros, soit seulement 7 % de nos prélèvements obligatoires, pour un coût administratif et économique considérable.
La faible contribution de cet impôt s'explique par plusieurs facteurs structurels. Premièrement, il est fortement progressif : les ménages dont le revenu imposable se situe sous le seuil d'entrée dans la première tranche taxable ne paient rien. Une part importante des foyers aux revenus faibles se trouve ainsi exonérée. Ensuite, le calcul tient compte de la composition du foyer via le quotient familial, qui ajuste l'impôt en fonction du nombre de parts (couple, enfants à charge, etc.). Ce mécanisme réduit sensiblement le montant dû pour de nombreuses familles, même s'il est désormais plafonné.
Enfin, l'impôt est appliqué après différents abattements et dispositifs complexes : abattement forfaitaire sur les salaires (y compris pour les retraités), décote pour les ménages modestes, réductions et crédits d'impôt pour l'emploi d'un salarié à domicile, les frais de garde d'enfants, les dons aux associations, ou encore certains investissements locatifs. Tous ces mécanismes peuvent diminuer fortement la charge fiscale, voire l'annuler complètement dans certains cas.
La TVA : une alternative plus équitable et efficace
La TVA, elle, représente l'exact opposé de l'IR. Elle ne décourage pas l'activité économique, ne se délocalise pas, ne s'optimise pas facilement. Et surtout, elle est payée par les 100 millions de touristes étrangers qui visitent la France chaque année. Ces visiteurs utilisent nos infrastructures routières, bénéficient de notre sécurité, et peuvent avoir recours à nos services hospitaliers d'urgence. Aujourd'hui, ils ne contribuent pratiquement à rien de nos impôts directs.
Avec une TVA relevée, chaque euro dépensé sur notre sol - par un Américain, un Japonais, un Saoudien ou tout autre visiteur international - alimenterait directement notre budget national. Sans que cela ne coûte un centime supplémentaire à un seul contribuable français. En supprimant l'IR, qui brille par sa logique punitive et complexe, nous ferions le choix de la compétitivité économique et de la croissance durable.
Le modèle danois : une source d'inspiration possible
La France pourrait utilement regarder du côté du modèle danois, dont le système fiscal repose sur une TVA unique élevée de 25 %, sans taux réduits, appliquée à une base très large. La redistribution sociale ne passe pas par la fiscalité indirecte mais par un impôt sur le revenu fortement progressif sans cotisations sociales patronales. Cette redistribution est entièrement financée par l'impôt sans exonération ou taux réduits complexes.
À l'inverse, la France finance largement sa protection sociale par des cotisations élevées et multiplie les taux et niches fiscales, imbriquant ainsi fiscalité et objectifs sociaux de manière contre-productive. Au Danemark, le financement de la protection sociale repose essentiellement sur l'impôt sur le revenu et la TVA, et non sur des charges assises sur le travail, ce qui valorise la valeur travail. En France, les cotisations sociales pénalisent au contraire le travail, pourtant véritable moteur de réduction des inégalités sociales.
Notre pays pourrait ainsi s'inspirer de ce qui se fait chez nos voisins scandinaves, et même pousser la logique jusqu'au bout en supprimant complètement l'impôt sur le revenu. Ce serait un premier pas bienvenu pour détricoter un système devenu trop complexe, souvent injuste, et économiquement inefficace.
Nathalie Janson est professeur associé à Neoma BS et présidente du think tank GenerationLibre ; Benjamin Griffoul est expert en gestion privée et fondateur de C&B Conseils.



