De la finance à la médecine nucléaire : un parcours atypique
Comment êtes-vous arrivé à la tête de Curium, aujourd'hui leader mondial de la médecine nucléaire ? Mon parcours professionnel n'a jamais suivi une trajectoire strictement planifiée ou linéaire. Il s'est construit progressivement, au fil des opportunités qui se sont présentées à moi. J'ai initialement quitté le cabinet Arthur Andersen pour intégrer la direction d'une division spécialisée d'un groupe coté en Belgique, active en partie dans le domaine de l'imagerie moléculaire, qui représente le volet diagnostic de la médecine nucléaire.
Une entrée par la petite porte
Je suis arrivé dans ce secteur médical particulier par ce qu'on pourrait appeler la petite porte, avec un profil issu du conseil stratégique et financier plutôt que du monde pharmaceutique. À cette époque, la division que je dirigeais n'était pas profitable et le groupe a pris la décision de s'en séparer. On m'a alors confié la mission délicate de la vendre. J'ai réussi à trouver un investisseur américain, un fonds de private equity, et ensemble nous avons racheté cette division en 2012, avec une dette conséquente à assumer.
Les débuts furent naturellement compliqués et exigeants, mais nous avons rapidement réussi à rendre l'activité profitable avant de la céder à un autre fonds d'investissement, qui reste aujourd'hui toujours présent au capital de l'entreprise. Cette première expérience m'a permis d'appréhender les spécificités de ce secteur médical innovant.
Le tournant stratégique de 2015
Quel a été le tournant fondateur expliquant la position unique de Curium aujourd'hui ? Pour notre entreprise, le moment décisif est survenu en 2015, lorsque j'ai pris pleinement conscience que la médecine nucléaire constituait une industrie mondiale extrêmement fragmentée, avec une dizaine d'acteurs principaux qui étaient peu ou pas rentables. En levant des capitaux significatifs et en rachetant presque tous ces acteurs, puis en consolidant l'ensemble dans un groupe intégré atteignant une taille critique, nous avons pu investir massivement dans la recherche, alors quasi inexistante dans ce domaine spécifique.
La consolidation comme stratégie
Cette consolidation nous a permis de développer sérieusement les applications en oncologie. La constitution de ce groupe d'envergure internationale nous a donné les moyens d'engager des ressources considérables dans la recherche et le développement, ce qui n'avait été fait par personne auparavant dans ce secteur. À partir de 2018-2019, en travaillant étroitement avec des oncologues et des médecins nucléaires, j'ai véritablement mesuré le potentiel immense de cette technologie pour diagnostiquer et traiter efficacement le cancer. C'est ainsi que nous sommes entrés de plain-pied dans le domaine thérapeutique. Aujourd'hui, nous n'en sommes qu'aux premières étapes de cette révolution, avec de nombreuses applications encore à explorer et à développer.
La différenciation stratégique de Curium
Qu'est-ce qui différencie fondamentalement Curium dans l'industrie radiopharmaceutique ? Dans la médecine nucléaire contemporaine, on distingue principalement deux grands acteurs mondiaux : Curium et Novartis, ainsi qu'une multitude de petits acteurs spécialisés. Novartis est avant tout une société de recherche pharmaceutique traditionnelle, et ils sont excellents dans ce domaine, y compris en médecine nucléaire. Cependant, cette discipline médicale repose sur une chaîne de production et une logistique extrêmement complexes et spécifiques.
Une expertise unique
Nous utilisons notamment des réacteurs nucléaires et des cyclotrons dans nos processus. Curium allie de manière unique les exigences pharmaceutiques rigoureuses et la gestion délicate de matières radioactives, ce qui impose des contraintes considérables sur toute la chaîne logistique. Notre force réside dans la consolidation réussie de tous ces acteurs historiques, accumulant ainsi des dizaines d'années d'expérience précieuse dans la production et la distribution de radiopharmaceutiques, une expertise où personne ne peut s'improviser du jour au lendemain. Notre différenciation tient essentiellement à notre capacité à produire et livrer ces produits sensibles partout dans le monde de manière fiable et sécurisée, dans un contexte logistique particulièrement exigeant.
Une recapitalisation stratégique à 7 milliards de dollars
Votre récente recapitalisation valorise Curium à près de 7 milliards de dollars. Comment cette opération financière majeure prépare-t-elle l'avenir de l'entreprise ? Nos actionnaires actuels sont principalement des fonds de private equity qui fonctionnent sur des cycles d'investissement de cinq ans avec l'objectif ambitieux de tripler leur investissement initial. Avec cette recapitalisation significative, j'ai réussi à aligner une vingtaine de fonds différents sur une stratégie cohérente à cinq et dix ans.
Une vision à long terme
Même si la revente est prévue dans environ cinq ans selon le cycle habituel, ces fonds préparent activement la stratégie pour la décennie à venir. Cette opération financière est cruciale pour notre développement futur : elle garantit que notre conseil d'administration soutient pleinement et durablement les investissements nécessaires en recherche et développement pour les années à venir. La valorisation à 7 milliards de dollars confirme solidement notre position actuelle de leader et valide notre stratégie future aux yeux de professionnels expérimentés de l'investissement dans le domaine de la santé, comme Goldman Sachs qui a participé à cette opération.
Concilier finance et intérêt des patients
Comment concilier ces considérations financières avec l'intérêt premier du patient ? La rigueur dans l'investissement et l'allocation des ressources reste centrale dans notre approche. Développer une nouvelle molécule thérapeutique coûte entre 300 et 500 millions de dollars en moyenne, et toutes les molécules ne prouvent pas finalement leur efficacité clinique. Avant d'investir des sommes considérables, nous vérifions scrupuleusement que la molécule pourra véritablement traiter le cancer de manière significative.
Le patient au centre des préoccupations
Le patient est au cœur absolu de notre démarche médicale et entrepreneuriale : si une molécule ne traite pas de manière significativement plus efficace que les solutions existantes, nous ne l'engageons pas dans notre pipeline de développement. Nous nous concentrons exclusivement sur les molécules capables d'apporter un bénéfice réel et mesurable pour le patient. La seule limite raisonnable concerne les cancers très rares où le marché est trop restreint. Dans 99 % des cas, nos recherches visent délibérément des traitements innovants pour le plus grand nombre de patients possible.
Impact actuel et ambitions futures
Combien de patients aidez-vous aujourd'hui et quels sont vos objectifs à moyen et long terme ? Aujourd'hui, environ 35 000 patients par jour utilisent nos produits dans le monde, principalement à des fins diagnostiques, ce qui représente environ 14 à 15 millions de personnes par an. Notre ambition médicale est de développer des solutions thérapeutiques innovantes capables de traiter à terme 80 % des cancers connus. Une personne sur cinq développera un cancer au cours de sa vie selon les statistiques médicales, et c'est la maladie qui bénéficie du plus fort investissement en recherche à l'échelle mondiale, ce qui justifie nos efforts.
Les perspectives pour 2026
Comment s'annonce cette année 2026 pour Curium ? En 2026, nous commencerons à commercialiser activement un produit thérapeutique innovant pour les tumeurs neuroendocrines, représentant une avancée significative. Nous achèverons également les essais cliniques complets pour notre produit de diagnostic de la prostate aux États-Unis, une étape cruciale. Enfin, nous soumettrons aux autorités réglementaires américaines la demande d'autorisation pour notre nouveau produit de thérapie de la prostate, marquant ainsi une nouvelle étape dans notre développement thérapeutique.