La filière cognac confrontée à une crise historique
Le Syndicat des maisons de cognac (SMC) a tenu son assemblée générale ce mercredi soir à Châteaubernard, dans un contexte particulièrement difficile pour la célèbre eau-de-vie charentaise. Les chiffres sont sans appel : moins 34% des ventes en Amérique du Nord, moins 20,5% en Extrême-Orient et moins 10,9% en Europe. Avec seulement 141 millions de bouteilles écoulées l'an passé, l'un des plus bas niveaux depuis 2005, la filière s'enfonce dans une crise profonde.
Une année de rupture pour les négociants
« 2025 fut une année de rupture. La question n'est plus de tenir mais de s'adapter », a déclaré Éric Le Gall, président du Syndicat des maisons de négoce. Réunis en assemblée générale le 1er avril 2026, les professionnels du secteur ont dressé un constat alarmant de la situation.
À l'écran défilait le poids du stock de cognac dans les chais charentais, jugé bien trop lourd. Les eaux-de-vie sous chêne sont évaluées à 12 milliards d'euros, représentant l'équivalent de 12 années de ventes. Les économistes considèrent qu'il en faudrait la moitié pour un équilibre sain.
Un stock record qui pèse lourd
Lors de la grande crise des années 1990, le stock était conjointement porté par le négoce et la viticulture. Aujourd'hui, il l'est presque exclusivement par le seul négoce, ce qui lui coûte 480 millions d'euros de frais annuels. Un fardeau financier considérable que les professionnels déplorent ouvertement.
« L'exercice auquel nous sommes confrontés est difficile : ajuster le stock mais aussi la production à des niveaux en phase avec les ventes à venir », a expliqué Richard Costa-Savelli, patron de Courvoisier. « Il y a un chemin de crête à trouver et cela passe par un bon dimensionnement du vignoble. Le paradoxe, c'est que nous devons trouver de la flexibilité dans un modèle intrinsèquement basé sur le temps long. »
Vers une mutation profonde de l'écosystème
Lors d'une table ronde, Éric Le Gall a prôné une « mutation profonde » de l'écosystème local. Alexandre Gabriel, de la Maison Ferrand, a souligné la nécessité d'une « stratégie collective renforcée » et a suggéré trois pistes concrètes pour relancer la filière.
- Un partenariat public-privé accru : Gabriel préconise une collaboration plus étroite entre une « administration de très haut niveau » et des opérateurs privés « combattifs » pour dynamiser le secteur.
- La relance du marché français : Actuellement à seulement 2-3% des ventes, le marché national pourrait être revitalisé en faisant des Français les « premiers ambassadeurs du produit ».
- Le développement de l'œnotourisme : Objectif ambitieux d'atteindre un million d'œnotouristes dans le pays du cognac d'ici cinq à six ans, contre moins de 300 000 aujourd'hui.
L'exemple des distilleries étrangères
Alexandre Gabriel cite les exemples réussis des distilleries d'Écosse et du Kentucky, pays du scotch whisky et du bourbon, pour démontrer que cette ambition est réalisable. « On a la force de le faire, on va s'en sortir, le cognac s'en est toujours sorti », a-t-il exhorté, recevant les applaudissements des nombreux participants.
L'Inde, un Eldorado incertain
La fin de la réunion a été consacrée à un débat passionnant sur les perspectives stratégiques en Inde. Ce sous-continent de 1,8 milliard d'habitants pourrait-il devenir l'Eldorado du cognac ? La réponse des experts est nuancée.
Trois spécialistes de haut niveau, dont Pauline Bastidon, directrice des affaires économiques de Spirits Europe, et Sylvia Malinbaum, chercheuse à l'IFRI, ont tempéré les espoirs. Même si le récent accord commercial avec l'Union européenne baisse légèrement des droits de douane prohibitifs, le marché indien reste difficile d'accès.
Actuellement, seules 35 000 caisses de 9 litres sont expédiées en Inde, soit environ 0,3% des expéditions mondiales. Une goutte d'eau dans l'océan des 150 pays où le cognac est commercialisé.
La résilience comme mot d'ordre
Malgré ces défis, le Syndicat des maisons de cognac croit fermement à la capacité de rebond de la filière. La réunion de Châteaubernard a mis en lumière la nécessité d'une transformation structurelle, mais aussi la détermination des acteurs à s'adapter à un marché en profonde mutation.
La filière cognac, fierté de la Charente depuis des siècles, fait face à l'un de ses plus grands défis. Mais comme l'a rappelé Alexandre Gabriel, le cognac a toujours su surmonter les crises, et cette nouvelle épreuve pourrait bien être l'occasion d'une renaissance économique et stratégique.



