Une opération pétrolière d'une ampleur historique
Le géant français TotalEnergies a orchestré en mars une manœuvre financière et logistique d'une envergure exceptionnelle dans le secteur de l'énergie. Selon des informations révélées par le Financial Times et corroborées par des experts consultés par l'AFP, la société a réussi à acquérir au Moyen-Orient la quasi-totalité des cargaisons de pétrole pouvant être exportées sans transiter par le détroit d'Ormuz. Cette stratégie agressive, mise en œuvre dans un contexte géopolitique tendu, lui aurait permis de réaliser des bénéfices dépassant le milliard de dollars en seulement quelques semaines.
Un contexte de crise propice aux gains
Cette frénésie d'achats intervient dans un environnement marqué par une volatilité extrême des marchés. La guerre, déclenchée le 28 février par une offensive conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, a provoqué une réaction en chaîne. Téhéran a riposté en bloquant le détroit d'Ormuz, un corridor stratégique par lequel transite habituellement environ 20% du pétrole brut mondial. Ce blocus a entraîné une flambée des prix et une chute brutale de l'approvisionnement, créant des opportunités lucratives pour les acteurs capables de sécuriser des flux alternatifs.
Contacté par l'AFP, TotalEnergies n'a ni démenti ni confirmé ces chiffres astronomiques. Le groupe a toutefois justifié ses actions par la nécessité de « sécuriser ses approvisionnements pour elle-même comme pour ses clients ». Il a rappelé qu'environ 15% de sa production mondiale d'hydrocarbures était actuellement « à l'arrêt » dans la région du Golfe, soulignant ainsi les risques opérationnels auxquels il fait face. Le géant pétrolier, qui a annoncé des bénéfices de 13,1 milliards de dollars pour l'année 2025, a tempéré l'enthousiasme en précisant que le trading « comporte aussi des pertes dans un contexte aussi volatil ».
Le détail d'une opération hors norme
La filiale de trading de TotalEnergies s'est lancée dans l'une des plus vastes opérations d'achat jamais réalisées par un acteur unique. Selon les données publiques de S & P Global Energy, la société a acquis courant mars pas moins de 77 cargos de brut produit aux Émirats arabes unis et à Oman. Cela représente presque la totalité des 82 cargaisons livrables au mois de mai. Le Financial Times affirme, citant « une personne proche du groupe », que cette stratégie combinant achats physiques et positions papier (virtuelles) aurait généré plus d'un milliard de dollars de gains.
Ce chiffre, bien que complexe à établir avec certitude, est jugé crédible par les analystes. Stephen Innes, analyste chez SPI AM, a expliqué à l'AFP le calcul sous-jacent : « En supposant qu'environ 70 cargaisons de quelque 500.000 barils chacune représentent environ 35 millions de barils, même un gain effectif de 30 à 40 dollars par baril, sur l'ensemble des positions physiques et papier, vous amène très vite dans la zone du milliard de dollars ». Il qualifie cette estimation de « tout à fait plausible », voire « prudente ».
Des experts confirment la plausibilité des gains
Adi Imsirovic, maître de conférences en systèmes énergétiques à l'université d'Oxford, partage cet avis. Contacté par l'AFP, il estime : « Impossible de l'affirmer, mais il est tout à fait possible qu'ils aient effectivement gagné autant, voire davantage ». Il ajoute, pour souligner l'ampleur historique de l'opération : « Beaucoup de pétrole multiplié par un prix très élevé, c'est très probablement la plus grosse position pétrolière de l'histoire ».
Les mécanismes d'une stratégie payante
Stephen Innes détaille le mécanisme qui a permis ces gains colossaux. « Lorsque les flux transitant par le détroit d'Ormuz ont été perturbés, une grande partie du brut livrable utilisé pour la formation des indices de référence de prix a de fait disparu du jour au lendemain », explique-t-il. L'exclusion dès le 2 mars de certains bruts de cet indice a accru la demande pour les pétroles encore exportables depuis des ports du golfe d'Oman, donc non exposés au détroit d'Ormuz. Il s'agit principalement des bruts « Murban » et « Oman », respectivement produits aux Émirats arabes unis et dans le sultanat d'Oman.
TotalEnergies a « accumulé ces bruts de manière très active », concentrant ainsi « l'offre entre les mains d'un acteur dominant », souligne Innes. Cette mainmise sur le marché a eu pour effet de réduire drastiquement le nombre de contrats disponibles, faisant s'envoler le cours du baril de référence de Dubaï. Au final, cette stratégie a permis à TotalEnergies de valoriser son pétrole bien au-dessus de son prix d'achat initial, transformant une crise géopolitique en opportunité financière majeure.



