La France exporte son essence excédentaire malgré les pénuries locales
Exportations d'essence françaises malgré les pénuries

La France exporte son essence excédentaire malgré les pénuries locales

Alors que le prix du baril de pétrole atteint des sommets et que de nombreuses stations-service françaises font face à des ruptures d'approvisionnement, la France continue d'exporter régulièrement de l'essence vers plusieurs destinations internationales. Cette situation paradoxale s'explique par une production nationale qui dépasse toujours la consommation intérieure, avec un surplus d'environ 20% qui trouve preneur sur les marchés européens, ouest-africains et même américains.

Un déséquilibre historique entre essence et diesel

Le cœur du problème réside dans un déséquilibre structurel entre la production d'essence et celle de gasoil. Alors que les raffineries françaises génèrent trop d'essence pour le marché national, elles ne parviennent pas à satisfaire la demande en diesel, contraignant le pays à importer environ 50% de sa consommation de ce carburant. Cette situation trouve ses racines dans des décisions industrielles prises il y a plusieurs décennies.

La plupart des raffineries françaises ont été dimensionnées et configurées dans les années 1960-1970, à une époque où le parc automobile roulait majoritairement au sans-plomb. « On ne change pas la production d'une raffinerie du jour au lendemain », rappelle Raphaël Boroumand, économiste et professeur à Paris School of Business.

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Le tournant du diesel et ses conséquences

Le paysage énergétique français a connu un bouleversement majeur en 1974 avec le lancement du grand plan nucléaire, qui a électrifié massivement la consommation d'énergie nationale. Ce changement a entraîné l'abandon progressif du chauffage au fioul au profit de solutions électriques, laissant les raffineries avec un excédent de fioul.

La France a alors décidé de transformer cet excédent en opportunité :

  • Le fioul pouvait être relativement facilement transformé en gasoil
  • Des subventions importantes ont rendu le diesel bien moins cher que l'essence
  • Cette stratégie permettait d'écouler le surplus de fioul tout en soutenant l'industrie automobile française, alors très avancée sur les technologies diesel

« La France y a vu une opportunité pour son industrie automobile », explique Marine Champon, experte en gestion de crises au cabinet Initiatik. Cette politique a porté ses fruits : alors que le pays comptait à peine 4% de véhicules diesel en 1980, cette proportion est montée à 48,3% aujourd'hui, après avoir atteint un pic de 62% en 2008.

Les limites de l'adaptation des raffineries

Avec un tel essor du diesel, pourquoi ne pas avoir réorienté les raffineries ? La réponse est technique et économique. « Les raffineries ne peuvent pas produire librement plus de diesel ou moins d'essence », précise Sophie Méritet, maîtresse de conférences en sciences économiques. Leur production dépend à la fois du type de pétrole brut traité et de leur configuration industrielle historique.

Sur le plan économique, la situation actuelle présente même certains avantages :

  1. L'essence se vend généralement plus cher que le gazole sur les marchés internationaux
  2. Exporter l'excédent d'essence vers les États-Unis et importer du gazole du Moyen-Orient peut être économiquement rationnel
  3. Les raffineries françaises arbitrent constamment entre production et importation selon les prix de marché

Une transformation limitée et coûteuse

Même si la volonté de réorientation existait, les capacités de transformation des raffineries françaises sont limitées. « Au mieux, elles peuvent augmenter leur part de diesel entre 0 et 10% maximum », estime Marine Champon, ce qui resterait insuffisant pour répondre à la demande nationale.

Une réorientation complète des raffineries vers une production plus tournée vers le diesel nécessiterait :

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  • Des investissements de plusieurs centaines de millions d'euros
  • Plusieurs années de travaux d'adaptation
  • Une remise en question de la stratégie énergétique à long terme

Cette option apparaît d'autant moins pertinente que la France vise un recul progressif des véhicules thermiques. Les véhicules électriques et hybrides représentent déjà plus de 10% du parc automobile, une proportion que le pays espère voir croître significativement dans les années à venir.

L'adaptation progressive du parc automobile

En l'absence de transformation majeure des raffineries, c'est finalement le parc automobile français qui s'adapte lentement à la nouvelle donne énergétique. La part des véhicules diesel est repassée sous la barre des 50% pour la première fois en 2024, tandis que les motorisations hybrides et essence traditionnelle regagnent du terrain.

Cette évolution s'inscrit dans une tendance européenne plus large de diminution progressive de la consommation de pétrole, qu'il s'agisse d'essence ou de diesel. Dans ce contexte, réinvestir massivement dans l'adaptation des raffineries françaises apparaîtrait comme une stratégie à contre-courant des politiques énergétiques et environnementales actuelles.