Une ruée vers l'or noir à Bastia
La file de véhicules semble ne jamais vouloir s'arrêter aux abords de la station-service TotalEnergies de Bastia, en Haute-Corse. Depuis l'annonce de la prolongation du bouclier tarifaire sur les carburants jusqu'au 7 avril par la compagnie pétrolière, les pompes sont littéralement prises d'assaut. Cette mesure, prise en réponse à la hausse des prix générée par le conflit au Moyen-Orient, crée un véritable attrait pour les automobilistes corses.
Des prix qui font la différence
Les tarifs pratiqués ici sont particulièrement attractifs dans le contexte actuel : 1,99 euro le litre d'essence et 2,09 euros pour le gazole. « Sur un plein complet, cela représente environ une dizaine d'euros d'économie par rapport aux autres opérateurs », explique Cécile, une mère de famille qui a fait un détour spécial pour s'approvisionner. « Dès que j'ai appris la prolongation de cette mesure, je me suis précipitée à la pompe. »
À quelques dizaines de mètres seulement, les stations concurrentes des marques Eni et Vito présentent un tableau radicalement différent : pas une seule voiture ne s'y trouve. Les prix affichés sur leurs totems ont visiblement refroidi les conducteurs : 2,37 euros le litre de gazole et 2,23 euros pour le SP 95. Cette situation inquiète profondément les gérants de ces stations.
La colère des pompistes concurrents
« Nous ne pouvons absolument pas nous aligner sur les tarifs de TotalEnergies », s'alarme Frédéric Sauli, porte-parole d'un collectif de gérants de stations-service qui regroupe la majorité des 130 distributeurs insulaires. « Nos marges de manœuvre sont bien plus limitées. Une baisse des prix équivaudrait à vendre à perte. Si cette situation perdure, de nombreuses stations seront contraintes de fermer avant la mi-avril. »
Le collectif met en garde contre un risque de fermeture de 80 points de vente, ce qui représenterait plus de 450 emplois directs menacés en Corse. Pour se faire entendre, les pompistes ont récemment bloqué durant deux jours les deux dépôts pétroliers de l'île, provoquant un début de pénurie et forçant les autorités à réagir face à ce qu'ils qualifient de « distorsion de concurrence majeure ».
Le paradoxe corse des carburants
Cette crise a conduit l'exécutif régional, dirigé par les autonomistes, à solliciter une réunion d'urgence avec le gouvernement en présence de tous les opérateurs. L'objectif : « définir et mettre en œuvre sans délai les mesures permettant de généraliser le bouclier tarifaire à l'ensemble des distributeurs présents en Corse ».
Si cette réunion s'est bien tenue en préfecture, aucune décision ferme n'a été prise pour l'instant. Dans une île-montagne où la voiture reste indispensable, compte tenu de la géographie et d'un réseau de transports en commun peu développé, tous les acteurs s'accordent sur un constat : cette flambée des prix est aggravée en Corse par une structure de distribution spécifique qui pèse déjà lourdement dans le budget des ménages.
Une fiscalité avantageuse mais des prix plus élevés
Selon les données de l'Insee, les ménages corses dépensent en moyenne un millier d'euros par an pour leurs déplacements, soit environ 300 euros de plus que la moyenne nationale. « Dans ce contexte, le bouclier tarifaire de TotalEnergies fonctionne comme une soupape pour les consommateurs corses », estime Frédéric Poletti, porte-parole du collectif Agissons contre la cherté des carburants en Corse.
L'île cultive pourtant un paradoxe étonnant dans ce domaine : depuis 1986, le taux de TVA sur les carburants n'est que de 13% en Corse, contre 20% sur le continent. Malgré cette dérogation fiscale, censée compenser les surcoûts liés à l'insularité, les prix restent plus élevés : +6,7% pour le gazole et +5,3% pour le SP 95. Ce différentiel « très significatif » avait conduit l'Autorité de la concurrence à enquêter sur ce marché, dénonçant une « situation monopolistique » sur les dépôts pétroliers.
Vers une régulation des prix ?
Le 17 novembre 2025, le gendarme de la concurrence avait infligé une sanction record de 187,5 millions d'euros à plusieurs opérateurs actifs en Corse – Rubis, TotalEnergies et EG Retail. La raison de cette amende historique : la mise en œuvre d'une « entente » consistant à réserver à leur seul bénéfice un droit de passage au sein des dépôts pétroliers corses dont ils sont les actionnaires exclusifs.
Cette nouvelle crise alimente les revendications des associations de consommateurs qui espèrent obtenir une baisse des tarifs grâce à des mesures spécifiques. « Il est impératif que l'État régule les prix sur le modèle de ce qui a été mis en place dans les Outre-mer, avec un plafonnement mensuel », insiste Frédéric Poletti. « L'absence de biocarburants en Corse est également préjudiciable. Nous sommes la seule région qui n'en dispose pas, alors que leur prix est très peu impacté par le conflit au Moyen-Orient. »
Une affaire qui prend une dimension politique
Avant même cette nouvelle flambée des prix, l'affaire avait pris un tour politique dans l'île. En décembre 2025, le gouvernement avait confié à Paul-André Colombani, député nationaliste de Corse-du-Sud, une mission d'évaluation du prix des carburants afin de formuler des recommandations concrètes.
Le parlementaire envisage de proposer une expérimentation en s'appuyant sur un outil juridique existant : le décret Lurel, utilisé dans les Outre-mer pour réglementer les tarifs des produits pétroliers. Cependant, l'affaire est loin d'être résolue. Interrogé à l'Assemblée nationale le 18 novembre 2025, le ministre du Commerce, Serge Papin, avait écarté cette piste. Une position que la contestation grandissante dans l'île pourrait peut-être faire évoluer dans les prochaines semaines.



