Une crise énergétique mondiale sans précédent
Le monde fait face à une crise énergétique d'une ampleur exceptionnelle. Le blocage du détroit d'Ormuz, artère stratégique par laquelle transitent près de 20% des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL), combiné aux frappes ayant gravement endommagé le complexe qatari de Ras Laffan - le plus grand site de production de GNL au monde - plonge les marchés internationaux dans une situation critique. Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste reconnu des questions énergétiques, décrypte les conséquences de ce séisme géopolitique sur l'approvisionnement européen, l'avenir de nos industries et le pouvoir d'achat des ménages.
Les conséquences immédiates du blocage
Le détroit d'Ormuz représente un passage vital pour le GNL produit au Qatar et aux Émirats arabes unis, représentant 19% du GNL mondial mais seulement 2,6% de la consommation totale de gaz. Cependant, comme l'explique Thierry Bros, « nous allons entrer dans une phase de surenchère ». L'Europe et l'Asie vont devoir payer plus cher pour dérouter les navires, reproduisant le mécanisme observé en 2022 après l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
À cette époque, la baisse du gaz russe à destination de l'Europe représentait environ 100 milliards de mètres cubes. Pour compenser, l'Europe avait surenchéri sur des cargaisons destinées à des pays comme l'Inde, le Bangladesh ou le Pakistan, plongeant ces nations dans le noir pour préserver notre approvisionnement. Cette fois, la situation diffère car elle touche principalement l'Asie, notamment la Chine, le Japon et la Corée du Sud, pays disposant de capacités financières supérieures.
Les gagnants et les perdants de cette crise
Les pays les plus riches gagneront la bataille des cargaisons, tandis que les nations les plus pauvres seront évincées du marché par les prix. Thierry Bros estime que « les prix du pétrole vont s'envoler » mais que le gaz ne retrouvera pas les sommets de 2022, principalement parce que les capacités de subvention publique ont été épuisées.
Le Qatar a déjà invoqué la « force majeure » pour ses livraisons de GNL, signifiant qu'il ne peut plus honorer ses contrats jusqu'en juin. Cette décision intervient alors que les unités de production sont à l'arrêt, les stockages étant saturés, et que le complexe de Ras Laffan a subi des dommages affectant 17% des « trains de liquéfaction ». La reconstruction pourrait prendre trois à cinq ans.
La dépendance européenne au GNL
L'Europe a simplement remplacé sa dépendance au gaz russe par une autre dépendance, cette fois au GNL. Cette décision politique volontaire aurait pu être évitée en produisant davantage sur le sol européen. Seuls quelques pays comme le Danemark, l'Italie et la Grèce ont fait preuve de pragmatisme en relançant l'exploration, tandis que la France et la Commission européenne persistent dans le déni.
Thierry Bros critique sévèrement la politique énergétique européenne basée sur le dogme du « Net Zéro 2050 », décrétant que le gaz n'existerait plus à cette échéance. « C'est une vision scientifiquement fausse ! » affirme-t-il, qualifiant les projections de 20 millions de tonnes d'hydrogène en 2030 de « pure science-fiction ».
Risques pour l'hiver prochain et l'industrie européenne
Les stocks de gaz européens sont actuellement remplis à hauteur de 29%, se situant dans la fourchette basse de la moyenne pour un début de printemps. Le défi consistera à remplir ces stocks dans les mois à venir. Si le détroit d'Ormuz reste bloqué, les prix vont s'envoler, et un hiver froid pourrait poser la question du rationnement.
L'Iran pourrait tenter d'imposer un péage à son bénéfice dans le détroit, disposant ainsi d'un « pouvoir de nuisance extraordinaire » qui pourrait entraîner une récession économique en Europe. L'industrie européenne, particulièrement l'industrie chimique allemande, est déjà gravement affectée. BASF ne peut plus être compétitif depuis la fin du gaz russe, alors que le prix du gaz reste bas aux États-Unis.
Les grands gagnants et les conséquences pour les ménages
Les principaux bénéficiaires de cette situation sont TotalEnergies et Shell, qui achètent du GNL américain via des contrats à long terme à des prix stables et le revendent sur le marché européen à des prix élevés. Ces grands groupes se frottent les mains tandis que les consommateurs subissent les conséquences.
Pour les ménages français, la facture de gaz et d'électricité va inévitablement s'alourdir. « Le temps du 'bouclier tarifaire' est révolu », explique Thierry Bros. Les capacités de subvention publique ont été épuisées, et des acteurs comme Engie, dont l'État est actionnaire à 30%, ont choisi un modèle risqué pour le consommateur en évitant les contrats à long terme.
Le paradoxe de notre politique énergétique actuelle est criant : nous payons l'absence de vision scientifique et le refus de produire notre propre énergie. Les Français devront consommer moins, non par choix écologique, mais parce qu'ils ne pourront plus payer.



