La BCE doit adapter son mandat aux défis économiques du XXIe siècle, selon un économiste
BCE : un mandat à réformer pour affronter les défis actuels

La politique monétaire de la BCE face aux défis du siècle

Dans une analyse approfondie, Jérôme Héricourt, professeur d'économie à l'université d'Evry-Paris-Saclay, souligne la nécessité urgente de réformer le mandat de la Banque centrale européenne. Selon lui, l'institution de Francfort doit impérativement adapter ses pratiques aux réalités économiques des années 2020-2030, plutôt que de poursuivre des objectifs conçus pour résoudre les problèmes inflationnistes des années 1970.

Le statu quo monétaire et ses justifications

Lors de sa réunion du 5 février 2026, le Conseil des Gouverneurs de la BCE a maintenu ses trois taux directeurs inchangés, conservant notamment le taux de facilité de dépôt à 2%. Cette décision prolonge une période de stabilité initiée depuis la dernière baisse de taux intervenue le 11 juin 2025, elle-même mettant fin à une séquence commencée le 20 septembre 2023 qui avait permis de réduire le taux de dépôt de 4% à 2%.

De nombreux observateurs anticipent désormais que cette situation perdurera jusqu'à la fin de l'année 2026, alors qu'initialement, une ou deux baisses supplémentaires étaient attendues pour ramener le taux autour de 1,5% fin 2025.

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Les responsables de la BCE justifient cette prudence par une approche « guidée par les données », s'appuyant sur la résilience inattendue de l'économie européenne. Malgré des incertitudes géopolitiques importantes, la croissance du PIB se maintient autour de 1,5% en 2025, un chiffre proche des performances américaines et supérieur aux prévisions de la Commission européenne. Parallèlement, l'inflation s'est établie à 1,7% en janvier 2026, légèrement en dessous de la cible officielle de 2%.

Un diagnostic macroéconomique à nuancer

Si les indicateurs semblent positifs, l'économiste met en garde contre un optimisme excessif. Les faiblesses structurelles de la zone euro persistent, notamment en matière d'investissement et d'innovation, tandis que la région reste coincée entre les pressions américaines et chinoises dans un contexte d'incertitude durable.

La neutralité affichée de la politique monétaire actuelle masque en réalité des situations nationales divergentes. Pour des pays comme la France, où l'inflation n'atteignait que 0,4% en glissement annuel en janvier 2026 et où les finances publiques sont préoccupantes, cette politique peut s'avérer restrictrice. Un parallèle inquiétant peut être établi avec les années 2011-2012, lorsque la BCE avait tardé à soutenir l'économie, contribuant à plusieurs années de stagnation dans un contexte de contraintes budgétaires sévères.

Un mandat conçu pour un autre siècle

La question fondamentale soulevée par Jérôme Héricourt concerne l'adéquation du mandat de la BCE avec les défis contemporains. Ce mandat a été élaboré au début des années 1990 à partir de théories économiques développées dans les années 1970 pour combattre une inflation élevée et persistante, souvent à deux chiffres.

Or, la crise inflationniste de 2022-2023 a démontré qu'une poussée inflationniste pouvait désormais être maîtrisée en un à deux ans sans provoquer de récession, contrairement aux épisodes des années 1980. Cette évolution s'explique par la crédibilité acquise par les banques centrales, dont la BCE, dans le contrôle de l'inflation. Les acteurs économiques sont désormais convaincus que ces institutions ne laisseront plus l'inflation s'installer durablement.

Des précédents encourageants et des défis colossaux

L'histoire récente montre que la BCE a déjà su interpréter son mandat avec souplesse sans compromettre la stabilité des prix. Deux exemples marquants illustrent cette capacité d'adaptation :

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  • La reformulation en mai 2003 de l'objectif de stabilité des prix comme le maintien à moyen terme d'une inflation « inférieure mais proche de 2% », incluant explicitement la prévention des risques déflationnistes.
  • L'engagement massif dans des politiques monétaires non conventionnelles symbolisées par le célèbre « Whatever it takes » de Mario Draghi en juillet 2012, maintenu pendant une décennie pour gérer les crises des dettes souveraines et la pandémie de Covid-19.

Aujourd'hui, les défis financiers des États membres de la zone euro sont probablement encore plus importants. Les investissements massifs requis pour la transition écologique, le développement de l'intelligence artificielle et le renforcement des capacités de défense représentent des sommes colossales à engager sur le moyen et long terme.

Des pistes concrètes pour une BCE du XXIe siècle

L'économiste propose plusieurs orientations pour moderniser l'action de la BCE :

  1. Une redéfinition de la cible d'inflation à un niveau légèrement plus élevé, par exemple 3%, pour offrir une marge de manœuvre accrue.
  2. La mise en place d'un assouplissement quantitatif ciblé vers le financement des secteurs stratégiques comme la transition énergétique ou l'innovation technologique.
  3. Un soutien plus actif aux efforts budgétaires des États dans le respect de la stabilité financière.

Il apparaît dans tous les cas urgent de mettre le mandat de la BCE, ou à tout le moins sa pratique, au diapason des problèmes économiques des années 2020-2030, conclut Jérôme Héricourt. La persistance à poursuivre les fantômes inflationnistes des années 1970 risque de handicaper la capacité de l'Europe à relever les défis déterminants de ce siècle.