Salaires gelés : quand le travail ne suffit plus à vivre dignement
Salaires gelés : le travail ne suffit plus à vivre dignement

Salaires gelés : quand le travail ne suffit plus à vivre dignement

Travailler suffit-il encore pour joindre les deux bouts ? Pour Violaine, 37 ans, vendeuse chez un traiteur lyonnais, la question devient de plus en plus pressante. Pour la troisième année consécutive, son salaire n'a pas été augmenté. En 2024, elle avait compris : l'inflation, la hausse du prix des matières premières, les difficultés financières de l'entreprise. Mais aujourd'hui, l'explication ne suffit plus. Ce qui reste, c'est l'incompréhension et un profond découragement.

Des situations devenues banales

« Quand j'ai été embauchée en 2019, j'avais un salaire qui me permettait de vivre dignement », raconte Violaine. « Puis il y a eu la pandémie. Pendant plusieurs mois, j'ai été en chômage partiel. En 2021, mon employeur m'a augmenté. Mais depuis, plus rien. » Pour compenser, il a bien essayé d'offrir les repas. « Cette année, lors de mon entretien annuel, il n'a pas cherché de solutions. Il m'a juste dit que la situation économique était trop incertaine. »

Martine, 46 ans, secrétaire médicale dans un centre dentaire parisien, attend toujours l'augmentation que son employeur lui a promise depuis deux ans. « Début 2023, j'ai accepté un salaire légèrement en dessous de mes prétentions parce que le cabinet venait de se monter », explique-t-elle. Un an plus tard, son salaire a été revalorisé. « Mais depuis deux ans, plus rien. » Pourtant, l'activité s'est installée et le cabinet tourne bien.

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Martine reste disponible et volontaire. « Je suis toujours la première à vouloir travailler les jours fériés et les week-ends », dit-elle. En échange, ses employeurs privilégient des primes ponctuelles plutôt qu'une hausse durable. « Résultat, je dois toujours demander, négocier. Rien n'est jamais acquis. »

Les augmentations en net recul

Les situations de Violaine et Martine n'ont rien d'exceptionnel. Elles s'inscrivent dans une réalité devenue banale : depuis plusieurs années, les augmentations sont beaucoup plus rares et modestes. Une étude du Centre études & data du Groupe Alpha, publiée en février 2026, confirme ce ralentissement.

En analysant 800 accords d'entreprises employant environ 430 000 salariés en France, les chercheurs constatent qu'en 2026 la hausse moyenne des salaires atteint seulement 1,73 %. C'est nettement moins que les années précédentes : 2,27 % en 2025 et 3,5 % en 2024. Tous les secteurs d'activité sont concernés, même si certains, comme les services financiers ou l'énergie, sont un peu moins impactés.

Ce recul tient en grande partie à la baisse de l'inflation. Après trois années de forte hausse des prix, celle-ci est retombée autour de 0,8 % à la fin de l'année 2025. Dans les négociations salariales, l'inflation sert souvent de boussole. Quand elle ralentit, les budgets consacrés aux augmentations suivent le même mouvement.

Si, dans les faits, les salaires continuent d'augmenter légèrement plus vite que les prix, le compte n'y est toujours pas pour beaucoup de salariés. Les pertes accumulées pendant la période de forte inflation restent difficiles à effacer. Les courses au supermarché coûtent toujours plus cher, les factures d'énergie aussi, et certains loyers ont continué d'augmenter.

Résultat : selon l'étude du Groupe Alpha, à peine un tiers du pouvoir d'achat perdu ces dernières années a été regagné. Dans un nombre croissant d'entreprises, les salaires restent figés. 44 % des accords étudiés ne prévoient aucune revalorisation, une proportion nettement plus élevée qu'en 2025.

Un quotidien fragilisé

Pour les salariés concernés, ces arbitrages ont des conséquences très concrètes sur leur vie quotidienne. L'année dernière, Martine a quitté le 19ᵉ arrondissement de Paris pour s'installer à Noisy-le-Sec, où le loyer est plus abordable, même si cela l'oblige désormais à prendre deux RER pour se rendre au travail.

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« J'ai eu mes enfants très jeune et je n'ai pas eu la chance de continuer mes études », explique-t-elle. « Depuis mon divorce, je fais ce que j'appelle des boulots alimentaires. Mais aujourd'hui, je n'ai plus de pension alimentaire et je dois toujours aider mon dernier, qui fait ses études à Toulouse. Alors, je regarde tous les prix. »

Martine ajoute : « J'ai toujours envie d'être un exemple au travail, mais c'est vrai que j'aimerais être plus tranquille à mon âge et surtout avoir l'impression d'être récompensée à la hauteur de mon engagement. »

De son côté, Violaine a été contrainte de retourner vivre chez ses parents après sa séparation, en juin 2025. « J'ai de la chance qu'ils puissent m'accueillir », raconte-t-elle. « À mon âge, la colocation n'est plus vraiment une option. J'ai bien essayé de trouver un petit studio, mais rien ne rentrait dans mon budget. »

Elle espère que la situation restera temporaire. « Mais quand je regarde tout ce qui se passe dans le monde, je suis assez inquiète pour l'avenir. Le manque de reconnaissance, le manque de moyens, l'absence de sécurité… tout ça pèse énormément sur ma santé mentale. J'ai un vrai sentiment d'échec. »

Plus de hausses au cas par cas

La transformation ne concerne pas seulement le niveau des augmentations, mais aussi la manière dont elles sont accordées. Pendant longtemps, dans beaucoup d'entreprises, les salaires augmentaient presque automatiquement. Pendant la période inflationniste, de nombreuses entreprises ont accordé des augmentations générales, identiques pour tous les salariés.

Depuis 2025, la tendance s'inverse. Les entreprises reviennent davantage à un système d'augmentations individuelles, décidées au cas par cas. Pour elles, c'est aussi une manière de recréer des écarts entre les rémunérations, alors que les hausses successives du smic ces dernières années ont réduit la distance entre les bas salaires et les autres.

Enfin, structurellement, le gel de certains salaires tient aussi à l'arrivée de la directive européenne sur la transparence salariale, dont la transposition en droit français est attendue d'ici juin prochain. Pour s'y préparer, de plus en plus d'entreprises réservent une partie de leur budget à des ajustements internes.

Selon l'enquête Salary Budget Planning publiée en janvier 2026 par WTW, près d'une entreprise sur deux prévoit de consacrer une partie de son budget d'augmentations à des ajustements d'équité, notamment pour corriger les écarts de rémunération entre femmes et hommes non justifiés par des critères objectifs. En 2025, elles n'étaient que 40 % à le faire.

« L'enjeu est donc de différencier les talents pour soutenir la performance et la transformation des organisations », analyse Khalil Ait Mouloud, directeur de l'activité enquêtes de rémunération chez WTW en France. « Dans ce contexte plus sélectif, la qualité de l'arbitrage prévaut désormais sur le volume global du budget. »

Un engagement qui s'érode

Dans certaines entreprises, les managers reconnaissent que ces arbitrages sont devenus plus difficiles à expliquer aux salariés, qui comprennent de moins en moins pourquoi leurs efforts ne se traduisent plus par une progression de leur salaire. Entre la nécessité de contenir les budgets, la pression sur les performances, l'irruption de l'intelligence artificielle et l'obligation de corriger certains écarts de rémunération, les contraintes s'accumulent et les marges de manœuvre se réduisent.

Reste une question, encore sans réponse : que devient le contrat moral entre l'entreprise et ceux qui y travaillent lorsque les salaires stagnent trop longtemps, que l'engagement s'érode et qu'un sentiment de précarité s'installe ?

Martine continue de venir travailler chaque jour avec la même application. « J'ai toujours fait mon travail sérieusement, je ne vois pas pourquoi je ferais autrement. Mais depuis quelque temps, je me dis que je pourrais le faire ailleurs ou prendre un petit boulot en complément. »

Violaine, de son côté, essaie de rester patiente. « Il ne faudrait pas grand-chose pour que ça aille mieux, juste avoir l'impression que mes efforts comptent encore et que je suis indispensable à mon employeur. »

Et si, finalement, derrière les chiffres et les négociations, se jouait quelque chose de plus profond : pouvoir vivre dignement de son travail et le voir reconnu à sa juste valeur.