Montpellier : le quotidien précaire des livreurs sous l'emprise des algorithmes
Dans les rues de Montpellier, le crépuscule sonne le début d'une autre journée de travail pour les livreurs des plateformes de livraison. Rue Richelieu, derrière l'Opéra Comédie, les téléphones vibrent et les premières commandes affluent. Abdoul*, un Malien de 31 ans, commence son service chez Uber Eats, une activité qu'il exerce depuis moins d'un an après son arrivée en France. "Je me suis dit que c'était le métier le plus simple à obtenir, je ne savais pas dans quelle galère je m'embarquais", confie-t-il avec un rire amer.
La location illégale de comptes : une pratique répandue
Comme de nombreux livreurs sans titre de séjour, Abdoul loue illégalement un compte à une personne de nationalité française. "Je suis obligé de faire comme ça. Mais je suis loin d'être le seul", explique-t-il discrètement. Cette location lui coûte 200 € par mois, auxquels s'ajoutent les frais de l'Urssaf, portant le total à près de 500 € mensuels. Sur les réseaux sociaux, des groupes comme "Livreur Uber/Deliveroo Montpellier" voient passer en moyenne une annonce de ce type par jour, proposant des comptes pour plusieurs centaines d'euros aux personnes sans papiers.
Selon l'enquête Santé-Course, cette pratique concerne 73,5 % des livreurs sans titre de séjour, avec un coût moyen de location atteignant 528 € par mois. Paradoxalement, 91,2 % de ces travailleurs affirment qu'ils abandonneraient cette activité à temps plein en cas de régularisation administrative.
L'incertitude des revenus dictée par l'algorithme
Abdoul, comme tous les travailleurs des plateformes Uber, Deliveroo, Stuart ou Bolt, dépend entièrement des décisions algorithmiques. "Je ne sais jamais à quoi m'attendre quand je pars de chez moi", déplore-t-il. Malgré une activité soutenue, ses revenus oscillent autour de 1 300 € mensuels. Les statistiques révèlent que les livreurs effectuent en moyenne 413 livraisons par mois pour un gain brut moyen de 1 480 €, soit seulement 5,83 € de l'heure ou 4,55 € par course.
Au rond-point de Près d'Arènes, Malick*, un Franco-Sénégalais de 25 ans, attend les commandes sur son scooter. "C'est un emplacement stratégique avec toutes les grandes chaînes de fast-food à proximité", justifie-t-il. Titulaire de son propre compte Deliveroo depuis 2024, il apprécie le statut d'autoentrepreneur pour la liberté qu'il procure, mais constate une baisse drastique des rémunérations. "Parfois les commandes tournent autour des 3 €, ce n'est rien du tout mais j'arrive à m'en sortir".
Des journées interminables et épuisantes
À l'approche de 20 heures, le téléphone de Malick ne cesse de sonner. "On est dans l'heure charnière. C'est à ce moment-là qu'il y a le plus de commandes mais on ne peut pas toutes les prendre. Il faut être stratège", explique-t-il. Plus tard dans la soirée, Cherif*, un livreur marocain, continue de travailler devant le restaurant Lunch Time à Rondelet. "Je fais des longues journées. Je commence vers 11 h jusqu'à 15 h et je reprends à 18 h pour finir à 22 h 30/23 h", détaille-t-il.
Arrivé en France après la pandémie de Covid-19, d'abord en région parisienne puis à Montpellier à partir de 2023, Cherif travaille plus de 60 heures par semaine sans quasiment aucun jour de pause. "À Paris, c'était encore plus dur de survivre avec le prix du loyer, surtout que j'essaye d'envoyer de l'argent chaque mois à ma famille restée au pays". Malgré ces conditions difficiles, il ne regrette pas son choix : "Si je devais le refaire, je n'hésiterais pas".
À la fin de chaque journée, ne restent que la fatigue et l'incertitude : rouler encore et encore, sans jamais savoir combien rapportera le labeur quotidien. Les livreurs de Montpellier continuent leur course contre la montre et contre un système algorithmique qui dicte leurs conditions de vie et de travail.



