François Ruffin, député de la Somme, a récemment déclenché une polémique en s'opposant fermement au recours à la main-d'œuvre étrangère. « Moi, je suis hostile à l'immigration pour le travail... Je ne veux pas que ce qu'on a fait hier sur l'industrie, la métallurgie, on le refasse aujourd'hui sur les services », a-t-il affirmé. Alors que la France compte plus de 5 millions de demandeurs d'emploi, la question de l'immigration de travail divise profondément.
Deux points de vue opposés
L'essayiste Hakim El Karoui, co-auteur de Sans eux. La France sans les immigrés (Les Petits Matins), considère l'immigration comme une donnée incontournable. Il invite la société à s'y adapter dès maintenant. À l'inverse, Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l'Observatoire de l'immigration et de la démographie (OID) et auteur d'Immigration, mythes et réalité (Fayard), conteste l'idée d'un besoin massif. Il qualifie l'importation de main-d'œuvre de « forme de morphine » pour l'économie française.
Le plaidoyer de Hakim El Karoui : « Sans eux, la France s'arrête »
Hakim El Karoui raconte l'histoire d'un vigneron de Savoie qui emploie sept personnes, dont cinq immigrés. Malgré la pénurie de main-d'œuvre, la préfecture refuse les régularisations. Cette situation illustre, selon lui, l'absurdité de la politique française. Il dénonce le discours de la droite identitaire et de l'extrême droite qui présente les immigrés comme un fardeau, alors qu'ils sont essentiels à l'économie.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 63 % des immigrés en France sont en activité. Ils représentent 20 % des médecins spécialistes, dont 80 % travaillent à l'hôpital public. Sans eux, le système de santé s'effondrerait. Ils sont aussi 15 % des ingénieurs informatiques, 50 % des cuisiniers en Île-de-France, et environ 15 % des militaires de l'armée de terre sont musulmans (enfants d'immigrés). Même l'Église catholique compte 25 % de prêtres immigrés.
El Karoui souligne le vieillissement démographique : la population active de l'UE chuterait de 17 % d'ici 2050 sans immigration. Des pays comme la Hongrie, le Danemark ou l'Italie, pourtant hostiles à l'immigration, en accueillent davantage. Il appelle à une politique d'immigration organisée, avec formation dans les pays d'origine et intégration renforcée.
La mise en garde de Nicolas Pouvreau-Monti : « Une forme de morphine »
Nicolas Pouvreau-Monti reconnaît que l'immigration n'a pas d'effet général sur les salaires, mais qu'elle pèse sur les travailleurs peu qualifiés. Il cite l'exemple de l'automobile dans les années 1960-1970 où l'immigration a maintenu des salaires bas et retardé les gains de productivité. Aujourd'hui, les livreurs à vélo, souvent immigrés et clandestins, gagnent moins de la moitié du SMIC.
Il estime que les besoins de l'économie sont surestimés. Avec près de 4,5 millions de chômeurs ou inactifs, l'immigration de travail n'est pas une solution, mais entretient le sous-emploi. Elle permet à certains secteurs de ne pas investir dans la productivité. Par exemple, un restaurateur qui embauche des plongeurs sous-payés n'achètera pas de machine à laver, pourtant rentable à long terme.
Sur le plan démographique, Pouvreau-Monti rappelle que l'immigration ne résout pas la crise : les immigrés vieillissent aussi. Un rapport de l'ONU estimait qu'il faudrait 90 millions d'immigrés en France pour maintenir le ratio actifs/retraités. De plus, l'immigration extra-européenne récente a un taux d'emploi de seulement 43 %, bien inférieur à la moyenne. Le ratio budgétaire est déficitaire de 14 points, selon l'OCDE.
Conclusion
Ce débat révèle des visions antagonistes. Pour El Karoui, l'immigration est une nécessité économique et démographique, qu'il faut organiser. Pour Pouvreau-Monti, elle est une échappatoire qui masque les vrais problèmes de salaires et de productivité. La France devra trancher entre ces deux approches.



