Fractures politiques au travail : l'étude HEC qui révèle l'isolement des salariés RN
Fractures politiques au travail : l'étude HEC sur les salariés RN

Fractures politiques au travail : l'étude HEC qui révèle l'isolement des salariés RN

Si un tiers des salariés du secteur privé ne revendiquent aucune préférence partisane, plus d'un quart se reconnaissent désormais dans les idées du Rassemblement national. Le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella devance largement les autres mouvements politiques dans le monde professionnel. Un fait récent et marquant : le RN est devenu le premier parti chez les cadres, à égalité avec Renaissance. Mais qu'est-ce qui distingue véritablement un salarié RN d'un sympathisant de La France insoumise, d'un socialiste ou d'un centriste ? Ont-ils des attentes différentes vis-à-vis du travail ? Accordent-ils la même confiance à leurs collègues ? Comment perçoivent-ils l'arrivée de l'intelligence artificielle ?

Une étude inédite pour éclairer un angle mort

Une étude inédite de HEC, intitulée "La politique au travail : vécu en entreprise et fractures politiques", réalisée auprès de 3 909 salariés du privé, apporte des réponses précises à ces questions. Elle éclaire cet angle mort des enquêtes électorales autant que des sondages sur la vie en entreprise. Les auteurs, Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard – les deux premiers étant professeurs à HEC et le troisième étudiant – expliquent notamment que ce qui sépare les électorats au travail n’est ni le salaire, ni la catégorie socioprofessionnelle, mais "la qualité du lien social vécu au quotidien dans l’entreprise".

Yann Algan précise dans L'Express : "Notre enquête montre que l’entreprise est un laboratoire de confiance sociale très puissant : c’est dans l’open space, à la cantine ou à la machine à café, dans les réunions d’équipe que se construit — ou se détruit — la confiance envers autrui." Un salarié dont les suggestions sont ignorées, qui déjeune seul, qui ne se sent pas soutenu par ses collègues, intériorise progressivement une vision du monde méfiante qui déborde largement le cadre professionnel. L’entreprise n’est pas seulement un lieu de production économique : c’est un incubateur de représentations sociales qui se traduisent directement dans les urnes.

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Le salarié RN : un isolement relationnel frappant

Le résultat le plus frappant de l'étude concerne l'électeur RN. Il est le seul dont la confiance envers ses propres collègues est négative. Suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance à l’équipe, entraide en berne. Cet isolement est d’abord relationnel, horizontal – ce n’est pas tant la direction qu’il conteste, mais le collectif humain qui l’entoure. Il est aussi surreprésenté dans les métiers de service en contact avec le public, souvent plus solitaires, et dans les grandes entreprises où l’anonymat prévaut. Ce qui est remarquable, c’est que cet isolement n’est pas une question de classe : on le retrouve chez les cadres RN comme chez les ouvriers RN.

L'étude fait même apparaître un "RN heureux" et un "RN malheureux". Ces deux groupes ont des profils sociologiques quasi identiques : même proportion de cadres, d’employés, d’ouvriers, des salaires très proches. Ce qui les sépare, c’est la qualité de l’environnement relationnel au travail, en particulier vis-à-vis de la direction. Le "RN heureux" évolue dans un univers avec davantage d’entraide et de reconnaissance hiérarchique – et travaille massivement dans des TPE où la proximité crée de la confiance. Le "RN malheureux" vit l’isolement quotidien : défiance envers la direction et absence de soutien des collègues, souvent dans de grandes entreprises du tertiaire.

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Le cadre RN : une frustration du mérite non reconnu

Le RN est devenu le premier parti chez les cadres à égalité avec Renaissance. Ce fait notable ruine définitivement l'image d'un parti cantonné aux "perdants de la mondialisation". Le cadre RN n'est pas un cadre en difficulté économique et il est relativement fier de son travail. Ce qui le caractérise, c'est d'abord un sentiment d'exclusion des processus décisionnels – ses idées ne sont pas écoutées, sa contribution n'est pas reconnue. Sa frustration est avant tout celle du mérite non reconnu et de la promotion bloquée : il croit en l'entreprise, il y adhère, mais il se sent mis sur le côté.

Centristes, socialistes et insoumis : des mondes différents

À l'opposé, le sympathisant de Renaissance "vit dans un autre monde". Il cumule toutes les formes de confiance – dans l’entreprise, dans la direction, dans la stratégie, dans ses collègues – avec des niveaux maximaux. C’est le seul électorat dans la "zone d’épanouissement". Ses aspirations sont parfaitement calibrées sur ce que la réalité lui délivre. Mais il vit également dans un autre monde au sens statistique : seuls 7,5 % des salariés du privé se déclarent proches de Renaissance.

Des différences notables existent aussi entre le vécu au travail d'un socialiste et celui d'un insoumis. L’électeur LFI cherche dans son travail une transformation du monde : utilité et justice sociale. Il bénéficie d’une bonne entraide entre collègues mais se défie beaucoup de la direction. Le sympathisant PS, lui, présente le profil émotionnel le plus apaisé. Diplômé mais moins bien payé, il cherche à appartenir. Le collectif est une fin en soi.

Management, hiérarchie et IA : des perceptions divergentes

Les données suggèrent des affinités nettes avec les styles de management. Le salarié centriste s’épanouit dans des environnements méritocratiques et participatifs. Le salarié LFI aspire à l’autonomie totale et plébiscite le télétravail. Le salarié RN souffre dans les grandes structures impersonnelles : il s’épanouit dans les petites équipes où la reconnaissance est directe et personnelle.

Le rapport à la hiérarchie varie considérablement. Le salarié RN entretient un rapport fondamentalement déférent à l’institution entreprise. Ce qu’il conteste, c’est sa place dans cette hiérarchie. À l’opposé, l’électeur LFI remet en cause la légitimité de la direction. Le sympathisant centriste, lui, fait confiance à sa hiérarchie et se sent entendu.

L'intelligence artificielle cristallise aussi des clivages. C'est la gauche radicale, et non la droite radicale, qui concentre les plus hauts niveaux d'inquiétude face aux transformations du travail. L'IA est perçue comme une menace existentielle pour le sens et la dignité du travail par l'électeur LFI. L'électorat RN, paradoxalement, n'affiche pas d'inquiétude particulièrement élevée face à l'IA. Sa colère est celle de celui qui croyait en l'entreprise et se sent bloqué dans sa progression.

Le silence massif des non-affiliés

Un tiers des salariés du privé se déclarent sans aucune affiliation partisane. Leur profil au travail ressemble étroitement à celui de l’électeur RN : isolement relationnel et faible reconnaissance. Mais leur réaction émotionnelle est radicalement différente. Pas de colère, pas même de frustration : de l’atonie. Ils n’attendent plus rien de l’entreprise, ni de la politique. Le salarié non-affilié n’est pas un indécis en attente d’être convaincu : c’est quelqu’un qui a cessé d’attendre.

Enfin, l'étude soulève la question d'une éventuelle ségrégation politique sur le lieu de travail, comme observée aux États-Unis. En France, le risque identifié est différent : à poste, salaire et secteur identiques, des collègues peuvent vivre des expériences du travail radicalement opposées selon leur affiliation politique. La fracture n’est pas géographique, elle est relationnelle et subjective. Le risque n’est pas tant que les Français refusent de travailler ensemble, mais qu’ils travaillent côte à côte sans se faire confiance – ce qui, à terme, produit les mêmes effets délétères sur la cohésion sociale.