La fin des grands récits qui donnaient du sens au travail
Pendant près de deux siècles, le travail était bien plus qu'une simple activité économique ou professionnelle. Il s'inscrivait dans des histoires collectives qui le dépassaient et lui donnaient sa densité existentielle. Le travail participait alors à des projets plus vastes – qu'il s'agisse du salut spirituel, de l'émancipation sociale ou du progrès technique et humain. Cette inscription dans un horizon commun permettait aux individus de supporter les difficultés et les souffrances inhérentes à l'activité laborieuse : on pouvait endurer des conditions difficiles parce qu'on savait pourquoi on travaillait.
Une érosion lente des imaginaires collectifs
Nous avons progressivement perdu ces imaginaires structurants par une érosion lente et presque imperceptible, comparable à ces architectures que l'on continue d'habiter alors qu'elles ne tiennent plus vraiment. La disparition des grands récits n'a pas produit un vide absolu, mais plutôt une fragmentation généralisée du sens. Le sens ne s'est pas évaporé ; il s'est dispersé en une multitude de significations individuelles et locales.
Chaque individu fabrique désormais son propre rapport au travail, à partir de ses expériences personnelles, de ses appartenances sociales et de ses cercles de validation immédiats. Le collectif s'est retiré de l'horizon professionnel, laissant place à une mosaïque complexe de petites cohérences locales. Ces dernières sont suffisamment solides pour tenir au quotidien, mais trop étroites et fragmentées pour véritablement faire société.
L'ironie comme nouvelle langue commune du travail
Le symptôme de cette transformation est désormais bien connu : nous nous savons compétents techniquement, mais nous ne savons plus vraiment pourquoi nous travaillons. Le malaise contemporain ne tient pas seulement aux conditions d'emploi ou aux excès du management. Il s'enracine dans cette disparition plus profonde : le travail n'est plus porté par un récit collectif qui le dépasse et l'organise symboliquement.
Il devient une expérience à justifier en permanence, une équation personnelle complexe à résoudre, un compromis instable entre ce que l'on accepte et ce que l'on refuse. Dans cet espace laissé vacant par les grands récits, d'autres narrations ont pris le relais. Il suffit d'observer la place qu'occupent aujourd'hui les fictions – séries, films, romans – dans notre manière de penser et de représenter le travail.
Les fictions comme productrices de sens
Ces fictions ne sont plus seulement le reflet du monde professionnel ; elles en sont devenues l'un des principaux producteurs de sens. Or, ce qu'elles montrent est rarement engageant ou valorisant. Le bureau y est souvent absurde, le management y apparaît déconnecté, les organisations y sont tantôt ridicules, tantôt inquiétantes. On y travaille sans très bien savoir pourquoi, on y reste sans très bien comprendre comment. L'ironie est ainsi devenue la langue commune du travail contemporain.
Ces récits fictionnels ne sont pas marginaux. Ils façonnent silencieusement nos attentes et nos représentations. Ils installent une grille de lecture à partir de laquelle chacun interprète son expérience professionnelle. Et ils ont ceci de particulier qu'ils sont perçus comme crédibles. Non parce qu'ils seraient exacts en tout point, mais parce qu'ils résonnent avec une expérience diffuse partagée par beaucoup : celle d'un travail qui peine à tenir ses promesses de réalisation personnelle et de contribution sociale.
Le fossé entre discours officiels et expérience vécue
Face à cette réalité, les entreprises continuent souvent de parler une autre langue. Une langue propre, rationnelle, maîtrisée, où l'on évoque l'engagement, la performance, les compétences, comme si ces mots suffisaient à produire du sens par eux-mêmes. Elles décrivent le travail à partir de ce qu'il devrait être idéalement, rarement à partir de ce qu'il est réellement.
Elles produisent ainsi des discours impeccables sur le plan formel, mais sans véritable prise sur l'expérience vécue par les salariés. Qui y croit encore vraiment ? Plus le récit officiel est lisse et policé, plus il devient suspect aux yeux de ceux qui font l'expérience quotidienne du travail.
Le paradoxe contemporain : besoin de sens et incapacité collective
La situation actuelle est donc profondément paradoxale. Le besoin de sens au travail n'a jamais été aussi fortement exprimé, et les capacités à le produire collectivement n'ont jamais été aussi faibles. Chacun bricole, ajuste, interprète de son côté, mais les récits individuels ne se rencontrent plus. Ils coexistent sans véritablement se parler ni se répondre.
Le travail continue d'organiser matériellement nos vies – nos emplois du temps, nos revenus, nos statuts sociaux – mais il ne parvient plus à organiser une histoire commune qui donnerait du sens à cette organisation. Le travail a perdu ses narrateurs crédibles.
La marque employeur comme tentative de réintroduction du récit
La notion de marque employeur, longtemps reléguée au rang d'outil de communication RH, prend dans ce contexte une tout autre portée. Elle apparaît comme une tentative de réintroduire du récit là où il n'y en a plus. Et c'est peut-être là que se situe la responsabilité contemporaine des organisations : créer des imaginaires du travail qui acceptent sa complexité réelle, qui reconnaissent ses tensions internes et qui donnent à voir ce qu'il engage véritablement.
Bref, produire des récits qui ne cherchent pas d'abord à convaincre ou à séduire, mais à faire tenir ensemble les différentes dimensions de l'expérience professionnelle.
La question fondamentale : qui donne encore envie de travailler ?
On s'inquiète souvent de la difficulté croissante à recruter ou à fidéliser les talents. On parle de candidats plus exigeants, de désengagement professionnel, de crise des vocations. Mais la question fondamentale est peut-être ailleurs. Elle tient en une phrase simple, presque embarrassante dans sa simplicité : qui, aujourd'hui, donne encore véritablement envie de travailler ?
Et tant que la réponse à cette question restera incertaine, floue, fragmentée, il faudra accepter une idée inconfortable mais essentielle. Le travail contemporain ne manque pas de bras ni de compétences techniques. Il manque d'histoires auxquelles on accepte collectivement de croire.
Jean Pralong est professeur de ressources humaines à l'EM Normandie. Dans sa chronique Managementologie, il décrypte régulièrement le monde du travail et ses codes, en s'appuyant sur des chiffres et des recherches académiques.



