Compétition au travail : pourquoi certains la vivent comme un moteur, d'autres comme une souffrance
Dès notre plus jeune âge, nous nous mesurons aux autres. La meilleure note au contrôle de maths, le record de tartines beurrées avalées sans être malade ou le plus beau salto de l'été : nous aimons la compétition et l'euphorie de la victoire. Au travail, le mécanisme ne disparaît pas. Il change d'échelle. La signature du plus gros contrat du trimestre, le titre de meilleur employé du mois, la victoire sur l'agence concurrente : les adultes continuent de s'affronter.
Puis il y a les autres. Ceux qui n'ont même pas remarqué la promotion de leur voisin de bureau. Qui fuient le stress que la compétition fait peser sur leurs épaules. Et pour qui se mesurer aux autres n'a jamais été une source de plaisir. Comment expliquer que ces deux types de profils, qui travaillent parfois côte à côte dans le même open space, vivent le défi dans des mondes aussi étrangers l'un à l'autre ?
Se dépasser ou se faire du mal
Jeanne Neuschwander n'a pas peur de dire à quel camp elle appartient. Directrice générale de l'agence de publicité The Good Company, marathonienne le week-end, elle assume sans détour son goût pour la compétition. « Quand je dis que j'adore ça, on me dit « ah mais toi t'es un requin ». Mais ce n'est pas vrai, je suis très gentille. Simplement, quand j'arrive à un poste, j'adore embarquer mon équipe et qu'on aille le plus loin possible ensemble. J'en ai besoin pour avancer, pour prendre du plaisir. » Pour elle, la compétition est un moteur : celui qui pousse à bien faire, à apprendre, à rester curieux.
« Je ne me souviens pas d'avoir été particulièrement compétitrice dans l'enfance. C'est quelque chose qui est venu avec le travail. Après, je suis Taureau ascendant Taureau, et même si je ne sais pas encore si je crois à l'astrologie, je me dis que je suis peut-être attirée par le rouge, la gagne. » Mais derrière la boutade, quelque chose de plus sérieux. « Le regard des autres et mon propre regard sur moi-même comptent énormément. J'ai toujours eu envie d'être forte, d'être reconnue, fière de moi-même, que mes proches le soient aussi. »
À l'inverse, Sabine, auditrice interne de 38 ans, fait tout pour fuir les environnements compétitifs. « Il y a deux ans, j'ai fait un burn-out, parce que dans mon ancienne entreprise, on nous mettait constamment sous pression. Je n'ai pas du tout supporté devoir me mesurer à mes collègues. J'ai commencé à faire des insomnies, des crises d'angoisse. J'ai dû partir et j'ai mis plus d'un an à me reconstruire. » Son métier, elle l'a justement choisi pour ce qu'il exige : de la précision, de la rigueur et du temps pour vérifier.
« La compétition, pour moi, ça signifie bâcler, demander au corps ce qu'il n'est pas en mesure de donner et se mettre en danger dans sa vie professionnelle et personnelle. » Depuis qu'elle est de nouveau en recherche active, elle scrute les indices et tout ce qui pourrait trahir un management où la rivalité est encouragée, comme un mot de trop du recruteur ou une formulation qui sent le classement interne. « Récemment, j'ai mis fin à une période d'essai parce que je sentais que ça pourrait être trop compétitif. Et je continuerai de fuir ces environnements. C'est la seule façon de préserver ma santé mentale. »
La compétition, un héritage de notre instinct de survie
Mais alors, pourquoi passer son temps à se mesurer aux autres, à vouloir décrocher la première place ? La compétition est aussi vieille que le vivant, elle fait partie de nous. Elle naît, au sens le plus strict, quand des individus ou des groupes se disputent une même ressource. Le naturaliste Charles Darwin et l'économiste Thomas Malthus l'ont démontré : les ressources naturelles étant limitées, la concurrence entre les êtres vivants est permanente.
Pour le philosophe Emmanuel Kant, la compétition est le même le principal moteur de l'histoire. La cupidité et la soif de domination font davantage avancer les espèces que la coopération. Il l'exprime dans une métaphore saisissante : dans une forêt, les arbres doivent dépasser leurs voisins pour accéder à l'air et au soleil, si bien qu'ils « poussent beaux et droits ». Un arbre seul au milieu d'une prairie pousse « rabougri, tordu et courbé ».
Reste à comprendre ce qui se passe, concrètement, dans notre corps et dans notre tête dans ces moments-là. Nous l'avons tous vécu un jour. La compétition nous plonge dans un état très particulier. Les scientifiques ont pu le mesurer : la circulation sanguine s'accélère, le cortisol et l'adrénaline sont libérés, l'activité musculaire et la capacité de réflexion sont mobilisées simultanément. Nous sommes capables de résister à une douleur plus forte et de dépasser nos peurs. Mais si la compétition est ancrée en nous, comment expliquer qu'on ne la vive pas tous de la même manière, en particulier au travail ?
Biologie, psychologie et éducation
La neuropsychologue et psychologue Hélène Ribeiro Horna s'appuie sur le modèle biopsychosocial, théorisé par le psychiatre George Engel en 1977 : « Notre rapport à la compétition ne tient pas à un seul facteur mais à trois, qui s'alimentent mutuellement : notre biologie, notre histoire personnelle et notre environnement social. »
Au niveau biologique d'abord, tout part de la dopamine, l'hormone du plaisir qui active le circuit de la récompense dans le cerveau. « Certaines personnes ont plus de récepteurs à la dopamine que d'autres », explique Hélène Ribeiro Horna. Une différence qui change tout : une moindre densité de récepteurs D2 est associée à une recherche plus intense de sensations et de stimulations, compétition comprise. La testostérone, naturellement plus présente chez les hommes, joue aussi son rôle, mais c'est son interaction avec le cortisol, l'hormone du stress, qui est décisive. C'est ce que les chercheurs appellent la dual-hormone hypothesis : un taux élevé de testostérone combiné à un faible taux de cortisol prédit les comportements compétitifs les plus intenses. Face au même défi professionnel, l'un sera galvanisé et l'autre épuisé, sans que l'un ou l'autre n'y soit pour quelque chose.
Vient ensuite le niveau psychologique, celui qui détermine le sens que chacun donne à la compétition. Pour l'expliquer, Hélène Ribeiro Horna s'appuie sur la théorie des schémas précoces du psychologue Jeffrey Young. Concrètement, une personne qui a développé dans l'enfance un schéma de honte ou d'échec va vivre chaque compétition au travail comme une confirmation de sa valeur personnelle, et non comme un simple enjeu professionnel.
« La victoire devient une régulation de l'estime de soi, et la défaite, une menace existentielle », explique-t-elle. Le besoin de reconnaissance joue aussi son rôle. « Les profils à attachement anxieux vont surinvestir la compétition pour obtenir la validation de leur manager, de leur entreprise. Pour eux, gagner est moins une fin en soi qu'une façon d'être vu comme gagnant. » Reste un troisième facteur, moins connu : le locus de contrôle. Plus quelqu'un croit que les événements dépendent de facteurs extérieurs à lui et supporte mal l'incertitude, plus la compétition devient anxiogène. L'incertitude devient un poison psychologique. « D'ailleurs, ce n'est pas parce que vous aimez gagner que vous aimez compétitionner. Pour certains, se mesurer aux autres est une stratégie de survie, pas un plaisir », résume-t-elle.
Différences d'éducation
Le dernier niveau est social. La famille, l'éducation, le milieu dans lequel on grandit façonnent profondément notre rapport à la compétition. « Avant d'être psychologue, j'étais professeure en école maternelle, raconte Hélène Ribeiro Horna. Un jour, j'ai proposé un défi à une classe. Tous les garçons ont pris des chaises pour s'installer au premier rang. Les filles, elles, sont restées dans leur coin à dessiner. » Une scène banale, mais assez révélatrice des différences d'éducation entre les genres. Les études scientifiques confirment que les filles ont tendance à sous-estimer leurs capacités là où les garçons les surestiment. « Quand on pense que c'est perdu d'avance, on ne va pas vouloir être dans la compétition. En revanche, ceux qui ont goûté très tôt à l'euphorie de la victoire gardent cet appétit toute leur vie », explique-t-elle.
Ce que tout cela nous apprend, c'est qu'« il n'y a pas un seul profil du compétiteur acharné », conclut Hélène Ribeiro Horna. « Il y a des cerveaux différemment câblés, des histoires personnelles qui donnent à la victoire des significations très différentes, et des organisations qui peuvent amplifier ou atténuer tout cela. » Autrement dit, quand la compétition est ressentie comme toxique au bureau, ce n'est jamais uniquement un problème de management, ni uniquement une question de personnalité. C'est toujours les deux à la fois, et bien plus encore.
La compétition-émulation, ou l'art d'embarquer tout le monde
Pour éviter de perdre en chemin les profils comme celui de Sabine, qui fuient tout environnement compétitif, sans pour autant éteindre le feu de ceux qui, comme Jeanne Neuschwander, ont besoin de cette adrénaline pour être stimulés, le dosage est très important. L'entreprise a intérêt à rechercher ce que le psychologue Jean Garneau appelle la compétition-émulation. Ni rivalité pure, qui creuse des fossés entre collègues, installe des tensions et favorise les manipulations, ni coopération totale qui crée de l'immobilisme : il s'agit de donner à chacun les mêmes ressources, les mêmes conditions, et de viser ensemble un nouveau seuil d'excellence.
Chaque membre de l'équipe est invité à se surpasser non pour écraser l'autre, mais pour ne pas le décevoir. Pour que l'équipe gagne. Cela fonctionne si le manager fixe dès le départ des règles claires, valorise la progression autant que le classement final, évite les comparaisons humiliantes et s'assure que la compétition ne devienne jamais le seul critère de reconnaissance. Un équilibre fragile, mais le seul qui permette à la compétition de rester ce qu'elle devrait toujours être : un levier de performance collective, et non une source de souffrance individuelle.
Souvenez-vous du jour où Roger Federer a annoncé sa retraite. Alors qu'il aurait pu s'en réjouir, Rafael Nadal était en larmes. Il perdait son meilleur adversaire, celui sans qui il ne serait jamais devenu le joueur qu'il était. Contrairement à ce que pouvaient penser leurs fans respectifs, leur compétition n'a jamais été une guerre. Elle était au service d'une finalité commune, l'excellence. L'un avait besoin de l'autre pour se dépasser. C'est exactement ce que les entreprises les plus performantes ont compris. « Ça peut être bateau, mais quand j'entre en compétition avec une autre agence, je pense sincèrement que le meilleur gagne parce que je sais qu'on a les mêmes problématiques et que c'est le travail et seulement lui qui va nous différencier », conclut Jeanne Neuschwander. Une façon de dire que la compétition, quand elle repose sur des contraintes similaires et un respect mutuel, oblige à donner le meilleur de soi-même. Et si au travail comme sur un court de tennis, nos meilleurs rivaux étaient en réalité nos meilleurs alliés, et ceux qui faisaient de nous de véritables champions ?



