La précarité organisée des livreurs de repas à Bordeaux
Ils seraient entre 8 000 et 10 000 à arpenter les rues de la métropole bordelaise. Les livreurs de repas, ces travailleurs de l'ombre qui répondent à nos commandes alimentaires, vivent dans une situation de précarité organisée par les géants du numérique. Indépendants sur le papier, ils sont en réalité asservis aux plateformes comme Uber et Deliveroo, dans une relation de dépendance totale.
Quand la pluie devient une bénédiction
Il pleut des cordes sur Bordeaux, et paradoxalement, c'est une bonne nouvelle pour ces milliers de livreurs. Leur smartphone émet ces quatre notes de musique caractéristiques qui annoncent une nouvelle commande. « Quand la météo est très mauvaise, c'est plus dur physiquement, mais dès que les gens renoncent à sortir, qu'ils restent au chaud l'hiver ou au frais l'été, nous travaillons davantage », explique Youssouf Kamara, président du collectif AMAL (Association de mobilisation et d'accompagnement des livreurs).
La Maison des livreurs : un refuge et un lieu de combat
Croisé aux côtés d'Ibrahim, Slimane et Zakaria à la Maison des livreurs de Bordeaux, Youssouf Kamara décrit cette structure née en 2023 de la mobilisation des travailleurs. Soutenue par la Fondation de France, accompagnée par la préfecture et Médecins du monde, elle est devenue un lieu essentiel :
- Un espace d'échanges et de solidarité
- Un atelier pour réparer les vélos
- Un point de recharge pour les batteries et les forces
- Un lieu de combats sociaux et juridiques contre les plateformes
Des courses déraisonnables pour des rémunérations dérisoires
Les livreurs présentent des captures d'écran éloquentes de leurs courses : 8,3 kilomètres pour 5,94 euros, 9 kilomètres pour 6,42 euros, ou encore 11 euros pour une course à La Brède représentant 27 kilomètres de trajet. Inutile de préciser que dans ces conditions, le plat transporté n'arrive plus brûlant chez le client.
« J'ai accepté cette course par peur de me voir banni de la plateforme en cas de refus », témoigne l'un des livreurs concernés. Zakaria ajoute : « Quand une course est mal payée et que beaucoup de livreurs la refusent, la plateforme augmente légèrement la rémunération, mais cela ne va jamais très haut. Et il y a toujours quelqu'un, par nécessité, pour accepter la course. »
La déshumanisation d'un métier déjà difficile
« Ce travail est dur, mais ce n'est pas nouveau », poursuit Youssouf Kamara. « Ce qui l'est, c'est que certains clients, parce qu'ils paient un abonnement mensuel et bénéficient d'une livraison sans frais supplémentaires, d'une garantie de ponctualité, nous considèrent un peu trop comme un service et pas assez comme des êtres humains. »
Le président du collectif AMAL glisse une remarque poignante : « Un sourire, un bonsoir ou un bon courage parfois, ça fait un peu oublier la fatigue. » Une humanité qui ne coûte rien, mais qui change tout dans le quotidien de ces travailleurs invisibles.
Un système qui profite de la précarité
Le modèle économique des plateformes repose sur cette armée de livreurs précaires, maintenus dans un statut d'auto-entrepreneur qui les prive des protections sociales du salariat. Ils doivent assumer leurs propres charges, l'entretien de leur véhicule, sans aucune sécurité de revenu stable.
À Bordeaux comme dans d'autres grandes villes françaises, la mobilisation s'organise. La Maison des livreurs représente un premier pas vers la reconnaissance de ces travailleurs essentiels à notre économie de la livraison instantanée, mais si peu considérés dans leur dignité et leurs droits fondamentaux.



