Une proposition de loi pour faciliter les acomptes sur salaire divise patrons et salariés
Nous sommes le 10 du mois et votre voiture tombe en panne. La facture s'élève à plusieurs centaines d'euros, alors que le versement de votre prochain salaire semble encore lointain. Vos finances sont tendues et, après avoir réglé la note, votre compte bancaire bascule dans le rouge, entraînant des agios coûteux. Cette situation d'urgence financière, avec une dépense imprévue à honorer, est malheureusement familière pour de nombreux Français.
Une initiative parlementaire pour répondre aux urgences financières
C'est en s'inspirant de tels cas concrets qu'est née l'idée, portée par le député Ensemble pour la république Jean Laussucq, de faciliter l'accès au paiement anticipé d'une fraction du salaire. Dans les prochains jours, une proposition de loi sera déposée en ce sens à l'Assemblée nationale. Le texte prévoit la possibilité de demander un paiement à la semaine, ou à n'importe quel autre moment du mois, sur tout ou partie de ce que le salarié a déjà gagné grâce à son travail effectué.
Un droit méconnu mais plébiscité par les salariés
En réalité, la possibilité de demander un acompte sur salaire existe déjà en France. Chaque salarié peut demander à toucher 50% de son revenu mensuel le 15 du mois, pour un travail déjà accompli. Sandrine Dorbes, fondatrice de l'entreprise de conseil en stratégie de rémunération How Much, souligne : « C'est un droit qui n'est pas vraiment sollicité. Souvent, les salariés ne savent pas que ça existe et parfois, on leur fait même croire qu'ils n'y ont pas droit. J'ai vu des entreprises qui disaient que ce n'était pas possible… »
Pourtant, cette option séduit largement. Selon un sondage OpinionWay, 63% des salariés souhaitent ne pas attendre la fin de chaque mois pour recevoir leur rémunération. Ce constat est renforcé par une étude CSA Research indiquant que 22% des Français affirment être à découvert dès le 16 tous les mois ou presque.
« J'ai un petit salaire, donc je suis souvent à découvert, se désole Annabel, salariée dans le monde associatif à Bordeaux. C'est un cycle infernal parce qu'on passe notre temps à payer des agios. Toucher une partie du salaire en avance, ça pourrait nous enlever une belle épine du pied. »
« J'ai quatre enfants, donc ça m'arrive souvent d'être dans le rouge, abonde Lynda, assistante maternelle. Chaque mois, il faut payer le loyer, les assurances, il peut y avoir des problèmes de santé, des imprévus… Quand on est un peu juste, c'est une très bonne idée. Ça éviterait de dépenser de l'argent pour payer le découvert ».
Le défi de l'éducation financière
Lors de sa généralisation en 1978, la mensualisation était vue comme un progrès social car elle protégeait les salariés des variations de rémunération liées aux mois plus courts. Mais en près de 50 ans, le contexte a radicalement changé. Sandrine Dorbes explique : « Aujourd'hui, le pouvoir d'achat est abîmé, l'argent est complètement dématérialisé et on a accès à beaucoup de crédits et de facilités de paiement, ce qui fait qu'on va plus facilement taper dans de l'argent qui n'existe pas que dans de l'argent qu'on a gagné. Le contexte économique a évolué, donc ça vaut le coup de se poser la question du rythme des paiements. »
L'experte met toutefois en garde contre le manque d'éducation financière des Français : en touchant leur salaire en plusieurs fois, ne risquent-ils pas de perdre de vue ce qu'ils gagnent réellement ? « Si cette mesure entre en vigueur, elle devra s'accompagner d'un peu de pédagogie, souffle-t-elle. Parce que globalement, les gens n'ont pas appris à gérer un budget ».
L'inquiétude des chefs d'entreprise
Du côté des patrons, l'idée d'autoriser les employés à demander un acompte sur salaire quand ils le souhaitent provoque des réactions mitigées, voire franchement négatives. « Ça m'inquiète, blêmit Séverine, cheffe d'une société employant une dizaine de personnes à Bordeaux. Je paie quelqu'un pour s'occuper des bulletins de salaire. Si cette mesure est adoptée, ce sera davantage de travail pour faire les calculs pour chaque employé, donc ça me coûtera plus cher. »
Sur le plan comptable, la patronne émet des doutes sur la faisabilité : « Quand je paie les salaires, c'est que l'employé a travaillé pendant un mois complet. Là, si je le paie le 8, il a travaillé 8 jours mais en général, je n'ai pas encore été payée pour ce qu'il a produit, souligne-t-elle. Ça pose un problème, il faudrait qu'on ait vraiment une bonne trésorerie… Donc ce n'est pas une bonne idée. Notre situation est déjà compliquée, on n'a pas besoin de ça. »
Cette proposition de loi, bien que visant à soulager les travailleurs confrontés à des difficultés financières ponctuelles, soulève ainsi des questions complexes sur son application pratique, son impact sur la gestion des entreprises et la nécessité d'accompagner les salariés dans une meilleure gestion de leur budget.



