L'origine développementale des préférences érotiques
L'origine développementale des préférences érotiques figure parmi les mystères les plus impénétrables de la sexualité humaine. Elle concerne non seulement les aspects les plus superficiels de l'attirance physique – par exemple, pourquoi vous préférez les blondes ou les brunes, les bien en chair ou les plus fines – mais aussi les fétiches et autres goûts particuliers. Pourquoi le petit Paul sera-t-il uniquement attiré plus tard par, je ne sais pas moi, les géantes de plus de 1,95 m ? Pourquoi dans vingt ans la petite Marie va-t-elle devenir une dominatrice à fouet sado-maso ? Les scientifiques ne peuvent que se perdre en conjectures.
Après tout, et c'est heureux, ce n'est pas comme si les chercheurs pouvaient conduire des expériences avec des enfants pour mettre le doigt sur les facteurs qui font prendre un virage hors des clous au moment de la maturité sexuelle. Cependant, la plupart des sexologues pensent que les paraphilies (du grec « qui aime hors des normes ») ne sortent pas de nulle part mais qu'elles sont liées à de premières expériences. Les adultes fétichistes sont souvent capables de rapporter des anecdotes étonnamment précises de leur passé qui, selon eux, semble avoir déclenché leurs désirs atypiques.
Les premières expériences, matrice des paraphilies ?
Dans mon livre Pervers, publié en 2013, je décris plusieurs de ces cas, notamment celui d'un fétichiste des amputées qui a grandi au milieu des manuels de son père médecin dans lesquels figuraient des photos de femmes nues à qui il manquait des membres, ou celui d'un homme qui aimait vraiment les orteils et dont la mère, lorsqu'il était enfant, lui demandait innocemment de lui masser ses pieds endoloris.
On dispose également de résultats clairs « d'imprégnation (ou empreinte) sexuelle » chez des modèles animaux. Au cours d'une expérience désormais classique, les tétines d'une maman rat ont été recouvertes d'un produit sentant fort le citron pour que ses petits reçoivent une bonne dose de cette odeur en la tétant. Une fois devenus adultes, ils ne se sont accouplés et n'ont éjaculé qu'avec des rates qui dégageaient la même odeur citronnée que leur mère.
Dans une autre étude réalisée avec des oisillons Taeniopygia mâles, le bec des parents a été peint avec du vernis à ongles soit rouge, soit orange. Une fois adultes, ces mâles ont manifesté une préférence copulatoire pour les femelles dont la couleur du bec correspondait à celle de leur mère – mais pas de leur père. Il y a même eu des preuves de « déplacement du pic » dans leurs prises de décisions sexuelles, par lequel ces mâles adultes étaient encore plus attirés par des versions plus éclatantes et extrêmes de la couleur de bec de leur mère. Il se trouve que chez les oiseaux, l'imprégnation sexuelle « semble être davantage la règle que l'exception » selon un couple de chercheurs, et « qu'on la trouve chaque fois qu'elle est recherchée. »
Leçons des adoptions croisées
Et puis il y a les études d'adoption croisée qui montrent que lorsqu'un animal est adopté par une autre espèce, une fois adulte il sera excité par des individus de sexe opposé de l'espèce qui l'a élevé, pas de la sienne. L'exemple le plus célèbre est une étude réalisée avec des chèvres et des moutons dans les années 1990, où des ovins élevés par des caprins se sont révélés attirés par des caprins une fois adultes, et les caprins élevés par des ovins excités par des ovins une fois en âge de se reproduire.
À part dans le récit fictif Le Livre de la jungle, aucune expérience d'adoption croisée n'a jamais été conduite avec des bébés humains. Mais certains travaux révèlent que les personnes élevées par des parents adoptifs ont tendance à se trouver des partenaires qui leur ressemblent davantage qu'à leurs parents biologiques.
Également près de nous sur l'arbre phylogénétique, citons une anecdote impliquant une femelle chimpanzé appelée Lucy élevée dans les années 1960 comme la « fille de la maison » par le psychologue Maurice Temerlin dans le cadre des études sur la langue des signes, de triste mémoire, réalisées à cette époque avec des singes. Une fois adulte, rapporte Temerlin, Lucy ouvrait les pages de papier glacé d'un Playgirl placé par terre et posait ses parties génitales gonflées sur l'image du pénis du mannequin qui y figurait (le simple fait que cette situation ait pu se produire suscite quelques questions).
Quoi qu'il en soit, ce type d'études sur les animaux laissent entendre que pour un grand éventail d'espèces, les effets de l'imprégnation sexuelle ayant lieu au début du développement sur les préférences sexuelles adultes pourraient être extrêmement sous-estimés. Encore une fois, l'application sur les humains n'est pas claire mais, naturellement, nous ne sommes pas moins animaux que les autres.
Explorer l'humain sans expérimenter : les « expériences naturelles »
La déontologie interdit aux chercheurs de badigeonner les seins d'une humaine allaitante de peinture goût citron ou d'échanger des bébés orangs-outangs et des nouveau-nés humains puis d'attendre quelques dizaines d'années pour voir si ces expériences atypiques au niveau de l'espèce modifient les désirs sexuels des individus devenus adultes.
Certains chercheurs n'en ont pas moins déployé des moyens créatifs pour tester l'imprégnation sexuelle chez les humains. Prenons par exemple une de ces études conduite par l'éthologue Magnus Enquist et ses collègues et publiée dans le Journal of Sexual Medicine en 2011. Voici comment les auteurs expliquent le noyau logique derrière leur étude :
« Plutôt que de faire des expériences avec des enfants, nous devons nous appuyer sur des “expériences naturelles”. C'est-à-dire que nous devons identifier une préférence sexuelle chez les adultes qui peut être reliée de façon plausible à l'exposition pendant l'enfance à un stimulus spécifique. L'hypothèse de l'imprégnation sexuelle pose que les adultes montrant cette préférence ont une plus forte probabilité d'y avoir été exposés pendant l'enfance. Pour tester cette hypothèse, la préférence étudiée doit répondre à deux conditions. Premièrement, il doit être possible de s'assurer que l'individu a été exposé au stimulus pendant l'enfance, sans devoir s'appuyer sur des souvenirs de la très petite enfance. Idéalement, l'exposition ne doit porter que sur une partie de l'enfance et il doit être possible d'estimer à quel moment elle s'est produite. Deuxièmement, il doit être possible de trouver des individus qui n'ont pas été exposés. »
La « préférence sexuelle » particulière pour laquelle avaient opté Enquist et son équipe – une attirance érotique pour des femmes enceintes et/ou allaitantes – était tout à fait brillante en ce qu'elle répondait à la perfection aux conditions énoncées ci-dessus. Dans des familles de plusieurs enfants, les premiers-nés sont-ils plus susceptibles que les autres membres de la fratrie de développer une préférence sexuelle pour des femmes enceintes ou allaitantes ?
Selon l'hypothèse nulle qu'une exposition précoce n'influence pas le développement sexuel, la fréquence d'apparition d'individus manifestant ce type de préférences doit être la même, quel que soit le rang dans la fratrie. D'un autre côté, l'hypothèse de l'imprégnation sexuelle pose que les individus qui manifestent cette préférence doivent plutôt figurer dans les premiers rangs de la fratrie, c'est-à-dire avoir davantage de frères et sœurs plus jeunes que ce que le hasard laisserait supposer. Dans une famille de deux enfants, par exemple, seul l'aîné a été exposé à la grossesse et/ou à l'allaitement de la mère.
Maïeusiophiles, lactophiles : les données qui bousculent
Où le laborieux chercheur étudiant l'imprégnation sexuelle chez les humains va-t-il trouver des maïeusiophiles (fétichistes de la grossesse) et des lactophiles (fétichistes de l'allaitement) ? Sur Internet, bien entendu. Pendant six ans (de 2003 à 2009), des questionnaires ont été distribués à des membres de forums de discussion adultes et de forums Yahoo! visant spécifiquement ce type de public (comme alt.sex.fetish.breastmilk, Lactators, Pregnant Ladies, etc.).
Au total, 2 082 personnes ont répondu à l'enquête et leurs réponses ont largement étayé l'hypothèse de l'imprégnation sexuelle. Ceux qui manifestaient une attirance sexuelle pour des femmes enceintes ou allaitantes avaient bien plus souvent de jeunes frères et sœurs que ce que le hasard aurait pu laisser supposer. Cela se vérifiait à la fois pour les hommes et les femmes (qui représentaient 15 % de l'échantillon), schéma observable qu'il y ait un seul frère et sœur plus jeune ou plusieurs. De fait, les aînés d'une fratrie de nombreux frères et sœurs étaient davantage représentés dans l'échantillon de fétichistes que ceux qui en avaient moins, ce qui suggère l'existence d'une sorte d'effet cumulatif de l'exposition aux grossesses successives de la mère pendant la petite enfance.
Une « période sensible » du développement sexuel ?
Curieusement, en interrogeant les participants sur leurs différences d'âge avec leurs frères et sœurs, les chercheurs ont également pu établir une probable « période sensible » du développement au cours de laquelle les enfants sont particulièrement réceptifs à l'imprégnation sexuelle. Le fétiche apparaissait plus souvent lorsque la différence d'âge se situait entre 1 an et demi et 5 ans. « En dehors de cet écart » écrivent les auteurs, « il n'y a pas d'effet significatif de l'exposition sur les préférences sexuelles. »
Naturellement, il reste davantage de questions que de réponses dans ce domaine de recherches. L'étude d'Enquist et de ses collègues est un exemple plutôt extrême d'imprégnation sexuelle, mais qui sert son objectif empirique. Il ne s'agit évidemment pas ici de pousser les jeunes mères à ne pas « exposer » leurs enfants à une chose aussi naturelle que la grossesse et l'allaitement de peur qu'ils ne deviennent des déviants sexuels. De toute évidence, la grande majorité des personnes qui ont des frères et sœurs plus jeunes – dont beaucoup, j'en suis sûr, sont en train de lire cet article et meurent d'envie de me le préciser – ne passent pas leurs loisirs sur alt.sex.fetish.breastmilk ni ne rôdent autour des maternités le samedi soir.
Pourquoi les hommes sont-ils plus sensibles à l'imprégnation ?
Il se peut que la prédisposition à l'imprégnation sexuelle soit elle-même un trait extrêmement variable et que certains individus soient plus susceptibles de conserver ce type d'effets de la petite enfance que d'autres. Les premières études sur les animaux nous ont appris, par exemple, que les mâles de toutes les espèces sont beaucoup plus susceptibles de subir les effets durables de l'imprégnation sexuelle que les femelles, ce qui s'aligne de façon frappante avec les différences sexuelles humaines en matière de fréquence des fétiches et des troubles paraphiliques.
Comme l'a écrit le psychologue Roy Baumeister : « Une fois que les goûts sexuels d'un homme ont émergé, ils sont moins susceptibles de changer ou de s'adapter que ceux d'une femme. »
Difficile de concevoir qu'un trait par lequel une personne ne pourrait être excitée que par autre chose qu'un être humain adulte capable de se reproduire n'ait pas été rapidement éliminé par l'évolution. Si vous n'avez pas compris l'idée, disons par exemple que n'être excité que par des femmes déjà enceintes est plutôt une impasse du point de vue de la perpétuation de vos gènes. Ce qui ne m'empêche pas de soupçonner que l'influence de l'imprégnation sexuelle sur nos désirs d'adultes est sans doute bien plus courante – et bien plus forte – que la plupart d'entre nous ne le reconnaîtront jamais. Ou ne voudront jamais le reconnaître.



