À Sète, l'apprentissage de la joute ne se limite pas à la technique. Dès l'âge de 2 ans et demi, les enfants montent sur les chariots d'entraînement, munis d'une mini-lance, pour découvrir l'équilibre et l'esprit de ce sport emblématique. Mais selon Francis Le Bail, président de l'École de Joutes de la Marine et de la Coordination des Joutes Sétoises, l'objectif premier est ailleurs : « On leur apprend d'abord la camaraderie, l'amitié, mais aussi à gagner et à perdre. »
Apprendre à perdre dès le plus jeune âge
Accepter de tomber à l'eau ou de voir sa lance dévier est une épreuve difficile pour les plus petits. « Apprendre à perdre, c'est le but. Sinon, le petit fait sa crise ! On ne peut pas toujours tout gagner », sourit ce passionné, qui après cinquante ans de pratique admet n'avoir jamais été un grand champion sur la tintaine. Cette humilité, acquise sur l'eau, forge le caractère des jeunes Sétois jusqu'à leurs 16 ans.
La joute est un duel individuel, mais l'aventure est collective. « Les gamins arrivent sans se connaître. Petit à petit, ils se lient d'amitié », poursuit René Le Bail. Sur la barque, la complicité l'emporte sur les rivalités : les enfants s'encouragent, s'entraident pour perfectionner leurs postures et s'unissent sous une identité commune. Ce sentiment d'appartenance les accompagne tout au long de leur jeunesse, effaçant les individualités au profit d'un destin collectif.
La fraternité du canal au-delà des rivalités
Sur le Cadre royal, les sept sociétés de joutes sétoises défendent leurs couleurs avec ardeur. Les « fâcheries » ne sont pas rares, les arbitrages contestés, les passes électriques. « De la mésentente, il y en aura toujours, car on ne fait pas partie de la même société », admet Francis Le Bail. Pourtant, cette rivalité s'arrête aux portes de la tintaine. Une fois sur la terre ferme, l'amitié reprend ses droits.
Les présidents des sociétés travaillent main dans la main au sein d'une coordination commune. Les jouteurs, après s'être mesurés sur l'eau, « finissent toujours par aller boire un coup ensemble », assure Le Bail. Car au-delà des divergences, « on défend tous les mêmes valeurs sétoises, notre identité et la fraternité qui nous réunit à travers les joutes ».
L'école s'ouvre aux nouveaux venus
Traditionnellement, les joutes se transmettaient au sein de grandes dynasties familiales. Mais la sociologie locale évolue. « On a parfois des sauts de génération, constate Francis Le Bail. Des familles n'ont que des filles, qui ne joutent pas. Des noms historiques finissent ainsi par s'effacer des tablettes, faute de garçons pour prendre la suite. »
Pour pallier ce manque de renouvellement, l'école s'est ouverte aux enfants venus d'ailleurs. Des jeunes arrivant de l'Ardèche, de Bordeaux, de Lyon ou de Toulouse s'installent désormais sur la tintaine. Sans racines sétoises, ils s'approprient pourtant cette identité avec ferveur. « Le jeune arrive, il pousse un peu les murs et se fait son nom », explique celui qui préside également la Coordination des Joutes Sétoises.
Des exemples marquants de réussite
Certains parcours illustrent cette transmission. Anthony Principato, repéré à 3 ans sur les chariots de l'école, a gravi les échelons jusqu'à disputer la finale de la Saint-Louis 2024. « Anthony, je l'ai eu minot. J'en ai la chair de poule. Il voulait pas jouter, il pleurait pour monter sur la tintaine », se remémore Le Bail. Olivier Soula, qui « pleurait comme une madeleine avant ses premières compétitions », a fini par remporter la prestigieuse Saint-Louis en 1998 et 2010.
À 16 ans, les adolescents quittent l'école pour s'engager chez les adultes. « Notre rôle est d'accompagner le gamin vers les sociétés qui ont besoin de juniors. On discute avec eux pour qu'ils joutent et ne restent pas sur la touche », explique Francis Le Bail. Certains choisissent leur société par affinité, d'autres sont sollicités par les présidents des sept sociétés sétoises qui scrutent la relève.
Pour Le Bail, cette transmission reste une immense fierté : « Je leur dis souvent que je n'étais pas un grand champion, mais j'ai fait cinquante ans de joutes et aujourd'hui je suis président des sociétés. Peut-être qu'un jour, l'un d'eux sera à ma place. » Une promesse d'avenir pour que l'âme de Sète continue de vibrer sur le canal, de génération en génération.



