De la peur des abeilles à la passion apicole : une reconversion inattendue
Certaines passions naissent d'un coup de foudre, d'autres d'une rencontre fortuite. Pour Pascal Logre et sa compagne Luciana Ramos, tout a commencé par une peur. Ce restaurateur de métier n'avait aucune vocation d'apiculteur, encore moins l'intention de bâtir une ferme artisanale où le miel deviendrait le pilier d'un projet de vie. Pourtant, les voies de l'apiculture sont décidément impénétrables.
Une piqûre d'abeille comme point de départ
Tout commence il y a un peu plus de deux ans par une simple piqûre d'abeille. Le soir même, encore agacé, Pascal Logre se met à regarder des vidéos sur ces insectes porte-aiguillon avec sa femme. Par curiosité, par défi, peut-être aussi pour apprivoiser ce qui l'effraie. Deux heures plus tard, il épluche déjà les annonces sur Le Bon Coin. Dès le lendemain, le couple part chercher une vieille ruche au Havre. « Advienne que pourra », se disent-ils.
Ils installent la ruche chez eux et, le 1er mai, y introduisent un premier essaim. C'est le chapitre inaugural de l'histoire de Pascal, Luciana et leurs abeilles. Le début d'une aventure totalement empirique où le couple apprend sur le tas, commet de nombreuses erreurs, achète du matériel premier prix et subit d'innombrables piqûres. Ils perdent leur première colonie, puis une deuxième, comprenant à la dure que ce métier ne s'improvise pas.
L'acharnement qui transforme la peur en fascination
Mais au lieu de se décourager, le duo s'acharne. Vidéos, discussions avec d'autres apiculteurs, visites de ruchers, dégustations de miels : Pascal et Luciana s'informent, apprennent, testent, reviennent en arrière et progressent. « Plus on fait d'erreurs, plus on apprend », constate aujourd'hui Pascal. C'est le deuxième chapitre de leur passion naissante.
Si on leur avait prédit qu'ils passeraient leurs journées à observer les abeilles, à veiller sur elles, à organiser leur vie autour de leurs saisons, à les aimer et en prendre soin, ils auraient sans doute souri. Mais voilà, les abeilles sont entrées dans leur vie, et ils vont tout faire pour en tirer parti. La peur initiale a définitivement fait place à une fascination profonde.
La Ferme de l'Ogre : un projet artisanal ancré en Normandie
De cette obsession naissante est née la Ferme de l'Ogre – référence humoristique au nom de famille de Pascal, Logre –, un projet qui cultive résolument son côté artisanal. On est très loin d'une exploitation industrielle : ici, pas de bâtiments agricoles imposants ni de boutiques flambant neuves.
Le « siège » de la ferme est une simple maison à Saint-Mards-de-Blacarville, dans l'Eure (27500). Le cœur battant du projet se trouve à une dizaine de minutes de là, sur un terrain de 4 500 m² à Fourmetot Le Perrey (27500). C'est là que vivent l'essentiel des colonies, que poussent les légumes, que sèchent les plantes destinées aux tisanes, et que s'organise cette micro-économie patiemment bricolée.
Le miel comme pilier central
Le miel en est effectivement le pilier. Aujourd'hui, Pascal Logre et Luciana Ramos veillent sur une quinzaine de ruches disséminées entre le jardin et le terrain principal. La production reste volontairement limitée – environ 150 kg par an – mais progresse à chaque saison. L'objectif affiché est ambitieux : atteindre 300 kg l'an prochain, puis gérer une quarantaine de colonies à terme.
Il s'agit d'un miel local et donc normand, non chauffé, extrait à la main, vendu en pots de 250 ou 500 grammes. « Quand les gens achètent un pot, ils n'imaginent pas tout ce qu'il y a derrière », glisse Pascal. Les morts, les maladies, la surveillance constante, les frelons asiatiques à combattre à la raquette comme on jouerait un improbable match de tennis : chaque pot de miel raconte une histoire.
Travailler avec le vivant dans une logique circulaire
Autour du miel, tout s'est construit dans une logique simple : faire avec ce que la nature offre, et en prendre soin. Le terrain accueille aussi un potager, des arbres fruitiers, des plantes aromatiques. Les excédents deviennent des confitures aux associations inattendues imaginées par Luciana – fraise-rhubarbe-mûre-poivre, gelée de pommes au cidre et au miel, coing au romarin –, des tisanes, parfois des légumes déshydratés.
La cire d'abeille est systématiquement récupérée, transformée et réutilisée. Une approche qui rappelle qu'il fut un temps où le chanvre, par exemple, était cultivé pour presque tous les usages, avant d'être remplacé par le synthétique et le plastique. Ici, on vit de la générosité de la nature, on la respecte, et on s'attache à lui rendre la pareille.
Valoriser avec respect ce que la terre donne
« La nature nous donne bien plus qu'on ne le pense », explique Luciana Ramos. « Ce serait mal venu de gâcher. » La jeune femme s'est particulièrement dédiée à concocter de délicieuses tisanes, d'abord pour sa consommation personnelle, puis, face à la curiosité et l'engouement de l'entourage, elle a commencé à en proposer aussi à la vente.
C'est précisément cela la philosophie de la Ferme de l'Ogre : valoriser avec respect et passion ce que la terre nous donne. Et, évidemment, privilégier la qualité et l'authenticité. Car le couple a aussi à cœur d'interroger sans jamais moraliser notre rapport à l'alimentation. « Aujourd'hui, le prix est souvent le premier critère. On regarde le portefeuille avant l'étiquette, quitte à oublier les pesticides, les arômes artificiels, les produits chimiques – et leurs effets sur la santé. Ce n'est pas notre démarche », expliquent Pascal et Luciana.
Une vente qui reste résolument artisanale
La vente, elle aussi, conserve son caractère artisanal. Un dépôt-vente dans une boutique de Brionne, quelques annonces en ligne, beaucoup de bouche-à-oreille. Les pots circulent de main en main, parfois stockés chez des proches qui deviennent, presque malgré eux, relais de distribution. Les marchés locaux sont en ligne de mire, dès que l'agenda du restaurateur le permettra.
Car Pascal Logre n'a pas encore totalement quitté son métier de restaurateur. Pas complètement. Mais l'idée fait son chemin : se consacrer pleinement à la ferme, et peut-être lancer un food-truck utilisant exclusivement les produits cultivés et transformés sur place. Boucler ainsi la boucle de manière cohérente.
Une entreprise à deux au rythme des saisons
En attendant, la ferme continue de grandir, lentement, au rythme des saisons et des abeilles. Une entreprise à deux, sans salariés, où la fatigue n'efface jamais la satisfaction. Celle de travailler avec le vivant, de la graine au pot de miel, de voir une colonie survivre à l'hiver, ou des clients revenir, pot vide sous le bras.
La peur initiale est désormais bien loin. À sa place, une fidélité presque filiale s'est installée. « Les abeilles, maintenant, ce sont nos enfants. » Et toute la ferme semble effectivement s'organiser autour de cette évidence devenue le moteur de leur reconversion réussie.



