Étang de Thau : la renaissance du captage naturel d'huîtres grâce à 15 ans de recherche scientifique
Thau : la science relance le captage naturel d'huîtres

La révolution scientifique qui a redécouvert le potentiel naisseur de l'étang de Thau

Pendant plus de trois décennies, le monde scientifique et les professionnels de la conchyliculture étaient persuadés d'une chose : le captage naturel des huîtres creuses dans l'étang de Thau, comme sur les étangs méditerranéens en général, était impossible. Les conditions de salinité et de chaleur, jugées néfastes à la survie des larves, avaient enterré cette possibilité. Seuls Marennes-Oléron, Arcachon et la Bretagne Sud étaient reconnus comme bassins naisseurs au niveau européen.

Un chercheur issu de six générations d'ostréiculteurs

Franck Lagarde, chercheur à l'Ifremer de Sète, a pourtant démontré le contraire après quinze années de travail acharné. Issu d'une lignée de six générations de conchyliculteurs en Charente-Maritime, il a fait de cette question le sujet de sa thèse en 2018. "Sur le bassin de Thau, on me disait que la lagune était stérile", confie-t-il, rappelant le scepticisme général qui entourait ses recherches initiales.

La crise de 2008 comme point de départ

C'est en 2007-2008 que la réflexion scientifique s'enclenche véritablement, suite à une crise majeure dans l'étang. Une surmortalité "d'une ampleur exceptionnelle" (jusqu'à 80%) des naissains d'huîtres creuses frappe les éleveurs, terrassés par un micro-variant de l'Ostreid-Herpes Virus 1. La production s'effondre, les prix des naissains sont multipliés par deux à cinq, et les écloseurs traditionnels n'arrivent plus à fournir.

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"La commercialisation devenait difficile. Plusieurs pistes sont alors envisagées pour trouver des solutions. Mais les ostréiculteurs voulaient en savoir plus sur le captage naturel et le cycle de vie des larves", explique Franck Lagarde.

Des observations qui changent la donne

Le réseau de surveillance Ecoscopa avait pourtant montré un effet positif des canicules de 2003 et 2006 sur les pontes de larves, boostées par l'abondance de phytoplancton. "Ils avaient recouvert les cordes, c'était un paradoxe", relève le chercheur. Mais ces naissains étaient recouverts d'autres espèces et n'étaient pas exploitables.

C'est en 2010-2011 que tout bascule. Des professionnels décident de tenter la pose de collecteurs dédiés dans l'étang en été. Des naissains y apparaissent en masse. "Les ostréiculteurs se sont dit : 'Il faut faire de la science pour comprendre, créer de la connaissance'", poursuit Franck Lagarde qui coordonne alors le projet Pronamed 2 (2012-2014).

Une méthodologie rigoureuse main dans la main avec les professionnels

Le chercheur pose des collecteurs sur huit sites entre Sète et Marseillan, "main dans la main" avec les ostréiculteurs et le Cepralmar, collectant les individus tous les quinze jours. Il démontre alors que la lagune est le lieu de pontes quantitatives en été, parmi les plus élevées au niveau national.

Ces pontes se produisent dès que la température atteint 23°C mais ne dépasse pas 27°C, en synchronisation avec la nouvelle lune, et sont amplifiées par des effets de stress (chaleur, orage ou même hypoxie). Rien à voir avec les mêmes phénomènes en Atlantique.

Les secrets du développement larvaire

Franck Lagarde montre également que le développement des larves dépend de la qualité du phytoplancton, nécessaire à leur énergie. Plus précisément des diatomées dont la taille la plus favorable se situe entre 5 et 20 micromètres. Il remarque aussi que les zones favorables au captage sont différentes de celles dédiées au grossissement des huîtres, les courants en bordure des tables apportant plus de nourriture aux larves.

Une huître native plus résistante

La thèse publiée fait l'effet d'une petite révolution. Lors de la canicule 2019 (eau à 29°C), Franck Lagarde fait une autre découverte majeure avec des collègues japonais et canadiens : la chaleur favorise le picoplancton (moins de 5 micromètres), difficilement capté par les larves mais favorable à d'autres espèces.

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Si les Japonais poursuivent les recherches sur les diatomées à l'origine des pontes, les chercheurs Julien De Lorgeril (Montpellier) et Bruno Petton (Brest) ont démontré en 2020 que l'huître native de Thau résistait mieux que les autres aux pathogènes et surtout à l'herpès virus.

Une application concrète sur le terrain

Le fruit de ces quinze ans de travail trouve aujourd'hui une mise en pratique bien réelle auprès des conchyliculteurs du bassin de Thau. Comme le déclare Quentin Ovise, qui s'est lancé il y a trois ans : "C'est devenu une partie intégrante de mon activité. Cette année encore les résultats sont juste dingues".

Les études continuent, ouvrant des perspectives prometteuses pour l'avenir de la filière conchylicole méditerranéenne, qui peut désormais envisager une plus grande autonomie par rapport aux naissains atlantiques.