Les bonnets de couleur révèlent les divisions syndicales à l'approche du Salon
Autrefois, lorsqu'un agriculteur partait manifester, il ne s'embarrassait guère de signes distinctifs. Désormais, les traditions rurales ayant évolué, il est systématiquement identifiable à son bonnet jaune s'il est adhérent de la Coordination rurale (CR) et à son bonnet vert s'il défile dans les rangs des Jeunes Agriculteurs (JA) ou de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA). Cette codification vestimentaire symbolise les profondes fractures qui traversent le monde agricole français.
Le souvenir brûlant du Salon 2024
Chacun se souvient du Salon international de l'agriculture (SIA) de 2024, lorsque Emmanuel Macron, en marge de la cohue suscitée par sa visite, rencontra les représentants professionnels. Ce jour-là, le bonnet jaune fut officiellement présenté urbi et orbi par les agriculteurs de la Coordination rurale devant un président de la République en bras de chemise qui les tutoyait comme s'il venait de faucher une « devèze » en leur compagnie. Une séquence marquée par des heurts, des huées et des bousculades désormais gravée dans l'histoire du Salon.
Les syndicats face aux promesses non tenues de Macron
Cette question hante certainement Jérôme Despey, président du SIA qui se tiendra porte de Versailles du 21 février au 1er mars 2026 : que va-t-il encore se passer lors de l'inauguration ? Le chef de l'État très attendu ne pourra, cette fois-ci, promettre sans tenir comme il le fit lors des éditions précédentes en fixant des rendez-vous reportés sine die, en lançant des consultations citoyennes à la volée, en inventant des lois placebo qui, finalement – l'intensité des manifestations en atteste –, ne sont ni applicables ni appliquées.
Pour cette occurrence, Emmanuel Macron aura beau tomber la veste, il ne pourra plus se permettre de renier la parole donnée, cette confiance, cette poignée de main, cette « patche » que l'on échange depuis des siècles sur les foirails et sur laquelle on ne revient jamais. Pour le lui rappeler, il pourra compter sur quatre syndicats aux stratégies divergentes.
Quatre syndicats, quatre approches distinctes
- Les Jeunes Agriculteurs et la FNSEA (dont Jérôme Despey est le premier vice-président) maintiennent leur présence traditionnelle
- La Coordination rurale, après avoir appelé au boycott du SIA, s'est ravisée en invitant ses adhérents à profiter de l'événement pour interpeller les politiques à l'aune des élections municipales et présidentielles
- La Confédération paysanne a annoncé qu'elle boycottera « en l'absence de remise en cause de l'abattage total et de mesures de protection structurelle pour le revenu paysan » l'inauguration par le président
Désaccords profonds et surenchère syndicale
Pour illustrer ce qui oppose régulièrement la CR à la Confédération paysanne, évoquons leurs récentes actions respectives devant les locaux de l'Office français de la biodiversité (OFB) à Poitiers. Alors que les premiers (mais également la FNSEA), consécutivement à la nomination de l'écologiste Anne Le Strat, étaient venus déverser du fumier et des pneus, les seconds décidèrent de planter deux arbres en guise de soutien aux agents de cette administration pourtant régulièrement décriée par le monde agricole.
Au gré des actions qui ont alimenté l'actualité champêtre au cours de l'hiver, si nous avons assisté, çà et là, à quelques rapprochements ponctuels, les forces en présence ont très souvent affiché leur incompatibilité et leurs désaccords sur fond de surenchère syndicale. Et ce, un peu partout sur ces barricades où la colère était devenue proportionnelle à la hauteur des volutes, au contenu des remorques, à la longueur des embouteillages, aux déploiements mécaniques et pyrotechniques.
La crainte d'une perte de leadership historique
Côté FNSEA, si les actions semblent être plus encadrées et, selon les dires de la CR, moins systématiquement réprimées, il n'en demeure pas moins la crainte de perdre un leadership acquis depuis quatre-vingts ans. Bousculée sur le terrain de l'action, la FNSEA peut effectivement redouter le point de bascule qui précipitera le syndicalisme dit « à vocation générale » de l'autre côté d'un monopole jusqu'ici indéboulonnable, car systématiquement majoritaire au niveau national lors des élections chambres d'agriculture.
S'affranchir de la « maison mère » historique
Pour prendre la mesure de ce monopole, il faut remonter au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand le monde paysan édifia une maison que l'on croyait faite pour durer des millénaires. Dans cette bâtisse, l'on trouvait la coopération, le syndicalisme, la banque, l'assurance, un peu plus tard le consulaire, la protection sociale, la comptabilité et même la pépinière avec les jeunes agriculteurs.
Cette propension tentaculaire à tout vouloir maîtriser est désormais souvent contestée dans nos campagnes, avec des agriculteurs qui veulent s'affranchir de la « maison mère » et s'exprimer hors de ce qu'ils considèrent comme étant un calibrage syndical. Des agriculteurs qui ont parfois migré vers la Coordination rurale et contestent déjà la décision de leur bureau national les encourageant à participer au SIA.
Une dissidence qui refuse la tribune politique
Cette forme de dissidence entend ne pas offrir de tribune aux politiques cherchant à capter le prisme des caméras à la faveur d'un événement très médiatisé, de surcroît en pleine campagne électorale. Des politiques qui, notamment sur les questions écologiques, ne se rangent pas toujours du côté des paysans et vont même, comme ce fut le cas avec les opposants à la loi Duplomb, jusqu'à promouvoir les contraintes suscitées par les normes environnementales.
Des tensions attendues lors de l'édition 2026
En résumé, les occasions d'assister à des tensions entre syndicats pouvant conduire à des débordements, voire à des échauffourées, seront certainement nombreuses lors de cette édition millésimée 2026. Idem, contexte oblige, lors des rencontres qui pourraient tourner à la confrontation avec les politiques et tout particulièrement, lors de l'ouverture du Salon, avec Emmanuel Macron et la ministre de l'Agriculture Annie Genevard.
Alors, pour Jérôme Despey, cet événement sera-t-il celui de tous les dangers, avec, comme lors des rencontres sportives, des déplacements de supporters venus revendiquer leur légitimité et défendre la couleur du bonnet ? Peut-être ! À moins que, au-delà des contingences et des postures, ceux qui vont arpenter le Salon puissent apporter leurs lots de réponses et de solutions concrètes aux crises multiples qui frappent l'agriculture française.



