Une journée éprouvante sur le Matthias-Thomas
À 2h15, la lumière du chalutier Matthias-Thomas perce l'obscurité du port du Grau-du-Roi. Les marins-pêcheurs arrivent un à un, menés par le capitaine Dominique Duprat. Le soleil n'est pas encore levé que leur journée de travail commence déjà. "Je fais ça depuis 26 ans. C'est très fatigant, très usant", confie David, un des membres de l'équipage.
Une routine mécanique et bruyante
Quinze minutes après l'arrivée de l'équipage, le moteur vrombit et le bateau rouge et blanc prend le large. Sur l'eau, les lumières des bateaux illuminent le port tandis que sur terre, les volets des maisons restent fermés. La journée s'organise selon un rythme immuable : mise à l'eau du filet, repos bref, remontée, tri, nettoyage, et recommencement.
Le travail se déroule dans un concert de bruits incessants : moteur, chaînes, filets, bouées, cris, vagues, vent, mouettes. "En début de semaine, c'était plus compliqué avec le vent. T'as de la chance, aujourd'hui, c'est plus calme", explique Christian entre deux gorgées de café, maîtrisant parfaitement son équilibre malgré le tangage permanent.
Des compétences multiples et une transmission difficile
Vers 8h30, un incident vient troubler la routine : un fil de fer cassé. Les quatre hommes se transforment instantanément en mécaniciens, réparant l'engrenage avec une fluidité remarquable. "Aujourd'hui, pour devenir pêcheur, il faut faire des études et avoir un diplôme. Moi j'ai tout appris sur le tas", précise Dominique Duprat.
Malgré ces nouvelles exigences de formation, le capitaine peine à recruter la nouvelle génération. "Je suis censé être à la retraite depuis deux ans, mais personne ne va racheter le bateau. Donc je suis obligé de continuer pour le faire vivre", se désole le quinquagénaire à la barbe grisonnante.
Les menaces qui pèsent sur la profession
Les restrictions du plan WestMed
Depuis 2019, le programme WestMed engage dix pays de la Méditerranée et la Commission européenne à préserver les écosystèmes marins. Les mesures imposées incluent :
- La réduction du nombre de flottes en Méditerranée
- La diminution des quotas de pêche
- La fermeture de certaines zones aux chalutiers
- L'agrandissement des maillages des filets
"On est plus que 40 chalutiers aujourd'hui. Et on exerce que sur une petite partie de la mer", s'indigne Dominique Duprat. La baisse de rendement, couplée à l'augmentation du prix du gasoil, risque de mettre en péril l'avenir du métier.
Une pratique souvent mal comprise
Le capitaine tient à préciser une distinction importante : "Au marché, il y a souvent des clients qui disent 'si c'est pêché au chalut je n'en veux pas'. Donc je prends le temps de faire de la pédagogie". Son chalutier est pélagique, c'est-à-dire qu'il reste au-dessus du sol et ne racle pas les fonds marins comme les chalutiers de fond.
Ses récoltes quotidiennes vont de 350 à 700 kg, un chiffre bien inférieur aux tonnes ramenées par les mastodontes industriels. "Au lieu de nous critiquer, il vaudrait mieux qu'on nous accompagne dans la transition écologique pour rénover les bateaux", plaide le propriétaire du Matthias-Thomas.
Une passion familiale qui se transmet
Théo, la relève à 24 ans
Théo, 24 ans, a récemment rejoint le navire. "On est pêcheur depuis cinq générations dans la famille. Mon père ne voulait pas que je fasse ça parce que c'est dangereux. Donc il m'a envoyé en bac pro Commerce mais je n'aimais pas", témoigne le jeune homme. Formé par ses pairs, il s'est spécialisé dans la mécanique en plus des tâches de pêche et d'entretien.
Un équipage soudé comme une famille
L'équipage du Matthias-Thomas fonctionne comme une seconde famille. "Ce qui est hyper important sur le bateau c'est de bien s'entendre. Ici on rigole bien. C'est comme une famille, on se voit même plus", explique David. Cette solidarité est essentielle pour supporter les longues journées qui s'étendent de 2h à 19h.
La vie sociale des marins se limite souvent à deux heures par jour. "Avec la refabrication de glace, la réparation du bateau, l'entretien, ... on termine vers 19h. Donc la vie sociale c'est maximum deux heures entre 20 et 22h", précise Dominique Duprat, qui confie n'avoir "pas vraiment vu grandir" ses deux fils, prénommés Matthias et Thomas.
Une journée qui n'en finit pas
À 15h30, la troisième et dernière pêche de la journée commence. À 17h, le bateau retourne au port où d'autres hommes sautent à bord pour décharger les caisses. Après le nettoyage du bateau, la préparation des filets et le remplissage en gasoil, les marins pourront enfin rentrer chez eux. Mais seulement pour quelques heures, puisque à 2h du matin, la chorégraphie recommence.
Malgré les critiques, les difficultés et les menaces qui pèsent sur leur profession, ces pêcheurs gardent intacte leur passion pour la mer. "C'est ça que j'aime... tu travailles en plein air", résume Théo, exprimant cette sensation de liberté totale qui les anime tous, de génération en génération.



