Une édition hors-norme pour le Salon de l'agriculture
Dans un contexte agricole particulièrement tendu, marqué par une absence inédite de bovins et le boycott de l'inauguration par plusieurs syndicats majeurs, le Pays basque affirme avec détermination la défense de ses produits et de son savoir-faire au Salon de l'agriculture 2026. Ses producteurs, résolus à préserver le contact avec le public, font face à une édition exceptionnelle qui modifie profondément la dynamique habituelle de l'événement.
Un hall transformé par l'absence des animaux
« C'est comme un salon automobile avec que des mobylettes », lance sans détour Joël, artisan de Cuirs et Voyages à Saint-Martin-d'Arrossa. Derrière ses ceintures cousues main, il observe les allées encore clairsemées du hall 7. « Les vaches, c'est l'attraction numéro 1. On va faire moins 50 % selon moi, mais j'espère me tromper. » Pour la première fois en plus de soixante ans, aucun bovin n'a franchi les portes du parc des expositions de Versailles, conséquence directe de la dermatose nodulaire contagieuse qui a conduit à l'abattage de plusieurs cheptels fin 2025.
À 9 heures, la circulation se fait sans bousculade, contrastant fortement avec l'édition 2024 où la visite d'Emmanuel Macron avait été marquée par des huées dans un climat de colère agricole aiguë. Cette année, le chef de l'État est entré sans incident majeur, malgré le boycott annoncé de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne. Peu à peu, le hall se remplit de familles, groupes d'amis et retraités, certains arborant béret et foulard rouge.
La tonalité sud-ouest s'impose malgré tout
Devant l'espace Nouvelle-Aquitaine, les bandas lancent les premières notes. Trompettes, percussions et éclats de rire résonnent : le Sud-Ouest impose résolument sa tonalité. Jambon de Bayonne, piment d'Espelette, Ossau-Iraty, vins d'Irouléguy : le Pays basque occupe une place bien visible et affirmée dans ce contexte perturbé.
Antoine Bassinet, 27 ans originaire d'Anglet, vient pour la troisième fois. « C'est un rituel avec mes amis. On aime bien l'ambiance, rencontrer les différentes régions et leurs produits. On n'a pas souvent l'occasion d'avoir toute cette diversité au même endroit. » S'il passe « faire un tour » sur les stands basques pour croiser des connaissances, il s'intéresse surtout aux autres terroirs. « Comme je viens du Pays basque, je connais déjà les produits. Ici, j'en profite pour découvrir ailleurs. »
Solidarité et représentation territoriale
Concernant l'absence de bovins, Antoine se montre nuancé. « Je viens surtout pour les produits. Le côté animal ne m'impacte pas trop. Mais il y a un esprit de solidarité important. Mon grand-oncle participe encore au concours du piment d'Espelette cette semaine. Ces moments sont essentiels pour mettre en valeur le travail des agriculteurs. » À ses côtés, Lucille Sous, 27 ans originaire de Pau et médecin à Paris, découvre l'événement. « Je viens chercher le mélange des cultures françaises. Je connais surtout le Sud-Ouest, j'ai envie de découvrir la Bretagne, la Normandie... goûter un cidre, une crêpe. » Passage obligé cependant par le stand basque : « C'est rassurant, on se sent un peu chez soi. Ça fait une parenthèse dans la vie parisienne. »
Le dilemme des exposants basques
À Irouléguy, la société Agerria a fait le déplacement avec ses vins et ses produits de canard. « On s'est demandé s'il y aurait un boycott », reconnaît Michèle Belascain. « Avec le contexte économique, c'est particulier. » Mais renoncer n'était pas envisageable. « Être là, c'est représenter le Pays basque. Boycotter, c'est perdre de l'argent. On est solidaires, mais on ne peut pas se permettre de ne pas venir. »
Même réflexion chez Agour. « On s'est posé la question de venir », confie Anthony Potier, responsable des points de vente Agour. « C'est une année spéciale. Nouveau hall, absence d'animaux... On ne sait pas comment les gens vont réagir. Mais c'est important d'être là. » Les marques du Pays basque restent bien représentées dans les allées de l'espace Nouvelle-Aquitaine.
Les visiteurs entre déception et soutien
Devant le stand basque, les dégustations s'enchaînent. Astrid, 26 ans, et Nicolas, 28 ans, savourent un sandwich au foie gras d'Agerria. « On était au courant des mouvements de grève », explique Astrid. « Mais ça n'empêche pas de venir. » Nicolas regrette l'absence des bovins : « Je suis fan des vaches, je suis déçu. Mais il y a quand même des exposants, c'est important de les soutenir. »
Jonathan Meddour, 29 ans originaire de Bayonne, vient « pour la fête autant que pour le soutien ». « On allie fête et contribution. C'est notre pierre à l'édifice. » Le jeune Tyler, 8 ans venu du Val-d'Oise, confirme : « C'est dommage qu'il n'y ait pas de vaches. » Même remarque chez Léa, 9 ans venue de Paris avec ses parents, qui aurait « beaucoup aimé voir des vaches ».
L'ombre persistante du Mercosur
L'édition 2026 ne ressemble à aucune autre, privée de ses bovins. Une absence symbolique pour un salon historiquement construit autour du Concours général agricole. À cela s'ajoutent les tensions persistantes autour des accords du Mercosur.
Pour Olivier Lasternas, éleveur en Dordogne et représentant de la race limousine, « le ressenti en ce début de Salon est totalement différent de ce qu'on a connu ». Il défend néanmoins la décision prise par les organismes de sélection. « Ne pas présenter d'animaux était la bonne solution au moment où elle a été prise. Aujourd'hui, avec le recul, ce serait peut-être différent. »
D'autres filières assurent la présence d'animaux dans la vaste « ferme France ». « Il y a quand même une grosse présence d'éleveurs et d'ovins. On n'est pas dépourvus de matière génétique pour communiquer. » Pour lui, le Salon reste l'occasion de « rappeler qu'il faut consommer français et défendre la viande bovine française face au Mercosur. »
Rencontre essentielle avec les consommateurs
Reste une inconnue majeure : l'impact sur la fréquentation. « C'est difficile à dire. On fera le bilan en fin de Salon. Mais la présence des animaux est indispensable. » Henri Paul Rousseau, délégué général du Québec en France, passe par le stand Agerria. « On a acheté du foie gras, il est très bon », sourit-il. Producteur de sirop d'érable, il se dit « solidaire » : « Je connais les problèmes du métier. Il faut se lever tôt, se coucher tard. »
Pour les exposants, l'enjeu dépasse la simple vente. « Le Salon, c'est d'abord une rencontre avec les consommateurs », explique Léa Herbez, vendeuse chez Bippia. « C'est important de représenter le territoire. » À quelques semaines des municipales 2026, le Salon reste aussi un thermomètre politique. Mais dans le hall 7, ce samedi matin, ce sont surtout les bandas qui dominent.
Les visiteurs repartent les bras chargés. « C'est regrettable qu'il n'y ait pas les vaches », reconnaît Michele Belascain. « Mais le Salon restera une belle session. » Entre inquiétude économique, solidarité affichée et fierté territoriale, le Pays basque a choisi la présence, affirmant sa résilience face aux défis multiples qui secouent le monde agricole français.



