Le muguet girondin face au défi du printemps anticipé
Le printemps s'installe chaque année un peu plus tôt, contraignant les derniers producteurs de muguet de Gironde à repenser leurs pratiques pour préserver ces clochettes porte-bonheur. La récolte, entamée avant la mi-avril, est déjà terminée, témoignant d'une accélération notable du cycle végétal.
Une floraison avancée par un hiver doux
À l'établissement horticole Gomez, l'activité bat son plein avec le tri méticuleux des brins et leur préparation pour l'expédition. La troisième semaine d'avril a vu le muguet atteindre sa pleine floraison, devançant le calendrier habituel. Cette précocité s'explique par un hiver exceptionnellement doux, ponctué de brefs épisodes froids, et par un début de printemps ensoleillé ayant enregistré en mars des températures typiques d'un mois de mai.
Entre Martillac et Cadaujac, aux portes sud de Bordeaux, toutes les cultures de muguet en plein champ et sous serre ont été récoltées. Jean-Louis Gomez, horticulteur martillacais, confirme : « Après une première passe de nettoyage le 12 avril, notre hectare et demi dédié à cette plante vivace a été ramassé avant le 20 avril, alors que les températures dépassaient déjà les 20 degrés. »
L'adaptation des producteurs face aux aléas climatiques
Le 1er mai, date immuable de la tradition du muguet depuis la Renaissance et Charles IX, ignore superbement le réchauffement climatique. Les producteurs girondins n'ont d'autre choix que de s'adapter pour sauver leur récolte annuelle. « On s'accroche, même si c'est difficile », avoue Jean-Louis Gomez, dont la fille reprendra l'activité, tandis que d'autres ont abandonné face au stress climatique.
Dans les années 2000, une dizaine de cultivateurs produisaient encore du muguet en Gironde. Ils ne sont plus que trois aujourd'hui à faire pousser ces clochettes blanches dans les terres sablonneuses de l'appellation Pessac-Léognan. Jacques Dubern, 76 ans, cultive désormais sur 4 000 m² par passion plus que par nécessité économique.
Il observe : « Des récoltes précoces, on en a toujours eu, mais c'était une fois tous les sept ans. Là, sur les cinq dernières années, on en a eu quatre. » Cette tendance se traduit par des pertes inévitables pour une partie de la production.
La Gironde, second producteur national en difficulté
Si la Gironde reste le deuxième département producteur de muguet en France, ses volumes commercialisés déclinent inexorablement. En 2017, ils représentaient 15 % de la production nationale. Cette saison, la Loire-Atlantique, leader incontesté, cultive 60 millions de brins selon Ouest-France, soit 95 % du muguet français.
Jean-Louis Gomez garde le secret sur les quantités exactes qu'il expédie dans tout le Sud-Ouest jusqu'à Montpellier. Actuellement, 30 000 pots achèvent leur maturation sous une serre ventilée où la température oscille entre 27 et 29 degrés. Pour cette production dite « programmée », nécessitant habituellement trente-cinq jours de croissance, il a ajusté son calendrier : « J'ai reculé d'un jour ou deux la sortie des griffes congelées pour adapter la pousse à la météo, pour que le muguet soit au top le 1er mai. »
Des techniques de conservation ancestrales et modernisées
Les milliers de brins coupés sont précieusement stockés dans des chambres froides marquées « privé ». Chaque producteur possède ses « petits secrets » pour préserver les tiges, combinant ventilation continue et froid tournant. Ce savoir-faire a été patiemment élaboré par la génération précédente d'horticulteurs, que Jean-Louis Gomez tient à saluer : Hervé Mourisset, Maurice Duprat et son père Louis.
Dans l'entrepôt frais des établissements Gomez, les caisses de clochettes odorantes sont confiées aux poseuses. Juchées sur une trieuse équipée de caméras optiques, jusqu'à cinq femmes détaillent les brassées de fleurs, automatiquement comptées par lots de 50 et classées en catégories : extra, premier ou second choix.
Les bouquets sont ensuite emballés avec soin dans du papier et conditionnés dans des cartons estampillés « Muguet de Bordeaux ». Ces opérations de calibrage se poursuivent « jusqu'au 29 avril, en fonction des commandes des fleuristes », précise le professionnel.
La relève assurée malgré les défis
Depuis le 22 avril, un ballet de camions frigorifiques anime cette chorégraphie annuelle. Julie Gomez, qui reprendra l'activité de son père âgé de 65 ans, est submergée par les appels téléphoniques. Jean-Louis, quant à lui, reste serein : « Même précoce, le muguet est beau cette année, et il tiendra jusqu'au 1er mai. » Une promesse de bonheur qui persiste malgré les bouleversements climatiques.



