Mines de bauxite varoises: un enjeu stratégique de la Première Guerre mondiale
Mines de bauxite varoises: enjeu stratégique de la Grande Guerre

À l'été 1914, le monde entre en guerre. L'archiduc François Ferdinand est assassiné à Sarajevo fin juillet. La Serbie menacée par l'Empire allemand, la Russie entre en guerre. Ses alliés, la France et la Grande-Bretagne, rejoignent le conflit. Quatre longues et violentes années de guerre attendent les citoyens de ces pays. Des millions de morts, autant de blessés, de gueules cassées, en héritage. Et surtout la première des guerres modernes, industrielle, avec des armements toujours plus perfectionnés : obus, chars, canons, munitions, gaz moutarde… L'horreur est à tous les coins de tranchées.

Si le Var est bien éloigné du Nord de la France où se trouvent l'essentiel des lignes de front en Europe de l'Ouest, les mines de bauxite varoises sont au cœur de toutes les attentions. Depuis de nombreuses années, des puissances étrangères, via des sociétés, sont des acteurs majeurs de l'extraction de bauxite. Cette dernière permet de récupérer l'alumine, ingrédient principal pour fabriquer de l'aluminium, une matière extrêmement utilisée dans l'armement.

L'aluminium, un enjeu militaire dès 1909

« L'aluminium était devenu un enjeu militaire depuis la mise au point du duralumin en 1909 par l'Allemand Wilm », rapporte Claude Arnaud dans l'ouvrage de référence Les Gueules rouges. « Utilisé fréquemment dans la construction aéronautique et partant dans l'industrie de guerre, l'aluminium et les activités qui en dépendent en amont comme en aval, devenaient stratégiques aux yeux des pouvoirs publics. »

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Avant la guerre, plusieurs sociétés étrangères exploitent les mines varoises. Depuis 1895, l'Union des bauxites, filiale de la British aluminium company, est à la tête de plusieurs mines au profit des Britanniques. Les Américains sont aussi présents depuis 1905 via la Société des bauxites et alumines de Provence (Sabap). Bauxites de France est un acteur majeur dans l'exploitation des gisements français, mais derrière ce patronyme se cache une filiale du groupe germano-suisse Aluminium industriel A. G., lequel exploitait notamment la mine du Recoux. Enfin, la Société électrométallurgique française (SEMF), implantée à Mazaugues, Pechiney et Ugine arborent pavillon français.

90 000 tonnes de bauxite envoyées en Allemagne en 1913

Avant le début de la guerre, les chantiers varois extraient de la bauxite à toute berzingue. Plus de 300 000 tonnes sont excavées chaque année. Le début de la Première Guerre mondiale marque un coup d'arrêt pour l'exploitation de ce filon très rentable. En 1913, 90 000 tonnes partent vers l'Allemagne, désormais ennemie de la France. Sans compter celles qui ont transité par la Suisse avant d'arriver outre-Rhin.

Les Allemands étaient bien installés pour sécuriser la précieuse marchandise. « Un peu partout dans le Var, au Luc, au Thoronet, à Brignoles, les Allemands avaient acquis sous leurs noms ou sous des noms supposés, de magnifiques terrains », rapporte Joseph Girard en 1919 dans la Nomenclature des richesses minières du Var. « Ils avaient créé des sociétés françaises dirigées par des Suisses ou des pseudo-Suisses et avaient édifié des usines de fabrication d'alumine. »

Mises sous séquestre des sociétés ennemies

Progressivement après le début du conflit, les sociétés aux mains d'acteurs étrangers ennemis sont placées sous séquestre par les autorités françaises. À commencer par deux entreprises : l'Aluminium-Industrie Aktiengesellschaft et la Société française pour l'industrie et l'aluminium (SFIA), toutes deux propriétés de la compagnie suisse de Neuhausen. La première avait mis la main sur un vieux puits de la Caire de Pourian à Mazaugues, des droits d'exploitation à Combecave, au Thoronet, ainsi qu'à Brignoles et à La Celle.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Le 31 octobre 1914, le tribunal civil de la cité des comtes de Provence décide de geler tous les actifs de la compagnie de Neuhausen. Une décision confirmée par la cour d'Aix en 1915, malgré une réorganisation interne de ces entreprises. Deux autres acteurs sont ciblés : les Frères Giulini, à la tête de la compagnie Bauxites de France, exploitaient la mine du Recoux au Cannet-du-Luc, pour environ 20 000 tonnes par an. « Les biens de Giulini furent séquestrés et celui-ci tenta de se faire passer pour italien », est-il raconté dans l'ouvrage de Claude Arnaud et Jean-Marie Guillon. Bauxite de France a ainsi été placée sous séquestre le 2 février 1915.

Chute de la production et perte du leadership mondial

Ainsi, la production de bauxite varoise chute dramatiquement pendant la guerre. Quand 300 000 tonnes sont extraites en 1913 et 310 000 tonnes en 1914, la France ne sort que 80 000 tonnes de roches en 1915, soit 20 % de la production mondiale. La métropole perd sa première place au profit des États-Unis : 302 000 tonnes cette année-là. En 1918, la production française ne remonte qu'à 100 000 tonnes environ, bien loin des standards d'avant-guerre.

Conséquences du conflit et commission d'enquête parlementaire

La Grande Guerre a eu des conséquences catastrophiques pour la bauxite française, de surcroît varoise. La mise à l'arrêt de toutes les mines et usines détenues par des Suisses ou des Allemands fait perdre le leadership à la France. Toute la filière de l'aluminium, bauxite comprise, est scrutée dès 1919 par une commission d'enquête parlementaire menée par Maurice Viollette, pendant laquelle le député socialiste Édouard Barthe se montre particulièrement critique. L'ennemi germanique s'est approvisionné en aluminium dans son effort de guerre, faute de pouvoir se fournir en cuivre en raison d'un embargo.

« Les faits portés par M. Barthe à la tribune de la chambre ont surpris ceux-là seulement qui n'étaient pas au courant des dessous de la métallurgie française et de la mainmise allemande sur elle avant la guerre », rapporte Le Sémaphore de Marseille dans son édition du 28 janvier 1919. Scandale de plus, l'aluminium a été fourni aux Allemands 40 % moins cher que le prix appliqué aux Français. La commission a enquêté plusieurs mois sur de nombreux aspects propres à la métallurgie, notamment l'exportation des bauxites pendant la guerre et les importations de métal. Neuhausen et Giulini, des sociétés suisses et allemandes, ont été contrées et d'autres éliminées du marché français.

Retour au premier rang en 1924

La mise en concession de la bauxite est remise sur la table, disposition donnant à l'État le choix des sociétés exploitantes du minerai, avant d'être abandonnée. Le rapport de la commission d'enquête sur l'aluminium n'a jamais été rendu public par le Parlement, rapporte Claude Boisselot dans Les Cahiers de l'aluminium. Cela provoque aussi une restructuration des acteurs de la filière. Certaines entreprises fusionnent. La concurrence est féroce.

En termes de production, il faudra attendre 1924 pour que la France retrouve la première place des producteurs de bauxite, avec 31 % des parts de marché, l'essentiel en provenance du Var. Mais jusqu'en 1939, la part de la France ne cessera de baisser. « Quand en 1914, la France représentait plus de 51,9 % de la production mondiale de bauxite, celle-ci n'est que de 18,7 % », est-il noté dans Les Cahiers de l'aluminium. Le statut stratégique de la bauxite est resté le même pendant la Seconde Guerre mondiale.