Une étude récente (pas encore publiée) menée par les universités de Stockholm et de Hong-Kong, portant sur les données scolaires de 26 000 élèves chinois de collège et de lycée pendant 3 ans, montre que l'usage de l'IA pour les devoirs à la maison augmente les notes obtenues aux devoirs tout en diminuant le temps qui leur est consacré. En revanche, les notes obtenues aux examens sur table (sans IA) baissent en moyenne. Autrement dit, l'usage de l'IA pour les devoirs diminue les connaissances et les compétences scolaires que les élèves sont capables de démontrer sans IA.
Un constat alarmant pour les enseignants
Quelques années après son apparition, l’intelligence artificielle (IA) générative est déjà partout, non seulement dans le monde professionnel mais aussi dans le milieu scolaire. Cette situation alarme considérablement la plupart des professeurs et des chercheurs en éducation. Leur crainte : que si les élèves font faire tous leurs devoirs par l’IA, ils n’apprennent plus rien. En effet, l’apprentissage se déroule dans le cerveau de l’élève : il nécessite l’entrée d’information, sa mémorisation et sa manipulation afin d’y ancrer durablement des connaissances et des compétences. Autrement dit, l’apprentissage requiert du travail scolaire. Une IA peut potentiellement assister un élève dans son travail scolaire, mais si elle fait le travail cognitif à sa place, en dehors de son cerveau, alors les modifications cérébrales nécessaires à l’apprentissage n’auront pas lieu.
Des résultats contrastés selon l'usage
De manière très intéressante, les élèves qui ont utilisé l’IA tout en passant le même temps à leurs devoirs que les élèves ne l’utilisant pas ont maintenu de bonnes performances aux examens. L’usage de l’IA n’a pas seulement affaibli les notes moyennes, il a aussi augmenté la dispersion des notes, entre ceux qui ont trop délégué à l’IA et ont moins appris, et ceux qui l’ont utilisé sans pour autant diminuer leurs efforts. On mesure tout l’enjeu qu’il y a à guider les élèves vers des usages promouvant les apprentissages.
Cette étude ne dit pas comment les élèves ayant les meilleurs résultats utilisaient l’IA. Mais de nombreux pédagogues et chercheurs y ont déjà réfléchi, et le potentiel éducatif de l’IA est immense. En effet, l’IA peut jouer le rôle d’un tuteur personnalisé, omniscient et infatigable. Elle peut expliquer et reformuler des notions à différents niveaux d’abstraction, et expliquer pourquoi une réponse à une question est fausse, sans porter de jugement. Elle peut poser des questions destinées à vérifier la compréhension de l’élève, et corriger ses réponses. Elle peut générer une infinité de quiz permettant à l’élève de tester ses connaissances et de mieux les ancrer en mémoire. Elle peut générer une infinité d’exercices basés sur le cours, ajustés au niveau de l’élève, et les corriger pour aider l’élève à acquérir et automatiser des compétences. Elle peut aussi mettre en œuvre des progressions pédagogiques plus complexes, de l’entraînement à la rédaction, et bien d’autres prouesses. Autant de choses impossibles pour l’enseignant en classe entière, et bien difficiles même pour le parent le plus attentif aux devoirs de son enfant.
Un appel à la vigilance et à l'encadrement
Par conséquent, le plus important est pour les élèves de résister à la facilité de faire faire le travail par l’IA, et de savoir lui formuler les bonnes demandes. Comme souvent, une nouvelle technologie puissante peut être utilisée pour le pire comme pour le meilleur, et est donc porteuse à la fois de grands risques et de grands espoirs. C’est clairement le cas de l’IA dans l’éducation. Pragmatiquement, l’IA générative ne va pas soudain disparaître, et on ne pourra pas empêcher les élèves de l’utiliser. Il est donc crucial de clarifier avec eux l’importance d’acquérir des connaissances et des compétences ne se réduisant pas à l’usage de l’IA, et de leur enseigner comment l’utiliser d’une manière qui leur permette d’atteindre au mieux ces objectifs d’apprentissage. Un groupe de travail de l’académie de Paris a produit pour cela des guides pratiques « L’IA et les devoirs à la maison » très utiles pour aider à la fois les enseignants et les élèves et leurs familles.
Bien sûr, dans certains domaines (notamment professionnels), il est tout à fait rationnel de vouloir améliorer sa performance en se faisant assister par l’IA, et cela peut aussi faire partie de la formation. Mais dans d’autres (notamment les apprentissages fondamentaux), il reste indispensable d’avoir une compréhension intime des concepts et de développer certains automatismes et certaines compétences. Même dans les domaines où l’on se fait assister utilement par l’IA, un minimum de maîtrise du sujet est nécessaire pour analyser correctement les problèmes, formuler les demandes, et évaluer de manière critique les productions de l’IA et les corriger. Il est donc plus crucial que jamais de se demander quelle est la finalité et quels sont les attendus de chaque apprentissage. Et naturellement, les modalités de formation et d’évaluation devront être alignées avec ces finalités et attendus. À mon sens, les apprentissages scolaires relevant du socle commun de la scolarité obligatoire sont de nature fondamentale, et devraient être maîtrisés de manière autonome par tous les élèves. Mais ce jugement est sans doute appelé à évoluer avec la société et devra être intégré au débat national sur l’éducation.



