Une crise sanitaire dévastatrice pour l'élevage grec
Plus de 480 000 moutons et chèvres ont été abattus ces derniers mois en Grèce pour tenter d'endiguer une épizootie de variole ovine particulièrement contagieuse. Cette mesure drastique a déjà provoqué une chute vertigineuse de 40% de la production nationale de lait, avec des conséquences directes sur la fabrication de la célèbre feta, fromage emblématique du pays.
Des éleveurs dévastés face à leurs bergeries vides
Trois mois après l'abattage forcé de centaines de ses brebis, Kostas Theofilou, éleveur de 55 ans installé à l'ouest de Thessalonique, contemple avec désespoir sa bergerie désertée. « Regardez ce qu'ils m'ont fait. J'ai 55 ans. Quel travail puis-je faire maintenant ? », murmure-t-il, entouré seulement d'un vieil âne et de ses chiens de berger. Son témoignage poignant illustre le drame humain derrière les chiffres officiels.
La maladie virale, principalement concentrée dans le centre et le nord du pays, a contraint les autorités à des abattages massifs préventifs. Les producteurs alertent désormais sur la menace qui pèse sur la feta, fromage composé d'au moins 70% de lait de brebis et bénéficiant d'une appellation d'origine protégée (AOP) européenne depuis 2002.
La production de feta en chute libre
En Thessalie, région qui produit environ 45% de la feta grecque, les conséquences sont particulièrement lourdes. Cette zone agricile avait déjà subi d'importantes pertes de bétail ces trois dernières années à cause d'inondations catastrophiques et de la peste ovine. Les fromagers locaux constatent une diminution d'environ 40% de la production laitière cette année.
Christina Onasoglou, technologue alimentaire spécialisée dans les produits laitiers, dirige avec son mari une laiterie exportant 98% de sa feta. Les abattages sanitaires ont réduit de moitié ses livraisons de lait, entraînant un recul significatif de sa production de fromage en saumure. Les prix du lait de brebis ont parallèlement augmenté d'environ 12%, mettant en péril la compétitivité des exportations.
Selon l'Organisation interprofessionnelle nationale de la feta (EDOF), la production de ce fromage mondialement connu devrait chuter à 20 000 tonnes cette année, contre 140 000 tonnes prévues initialement pour 2025.
Confinement des animaux et coûts explosifs
Pour limiter la propagation du virus, les autorités ont interdit aux éleveurs de laisser leurs animaux paître en liberté, sauf pour ceux disposant de parcelles clôturées. Giorgos Xenitidis, éleveur de 59 ans près de Thessalonique, confie : « Nous confinons les animaux depuis le 9 septembre. Les coûts sont presque doublés parce que les animaux sont enfermés. Et nous vivons avec la peur constante que la maladie nous atteigne nous aussi. »
Certains fromagers soulèvent une polémique supplémentaire : la Grèce violerait selon eux l'exigence centrale du cahier des charges de l'AOP pour la feta, qui stipule que les animaux doivent paître librement dans des pâturages remplis d'herbes endémiques pour conférer au lait ses caractéristiques uniques.
La vaccination illégale, solution controversée
Face à cette situation critique, de nombreux éleveurs ont pris les devants en vaccinant leurs troupeaux avec des doses provenant de Bulgarie et de Turquie, bien que cette procédure n'ait pas été approuvée par les autorités grecques. Un éleveur de la région de Thessalonique, souhaitant garder l'anonymat, explique : « J'ai refusé le vaccin étranger, mais beaucoup d'autres ont procédé à ces vaccinations. Je les comprends. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour sauver leurs animaux. »
Si Athènes attribue le récent ralentissement de l'épizootie aux conditions hivernales, un vétérinaire affirme que la vaccination illégale y a contribué de manière significative. « Ces vaccinations ont été menées à grande échelle », révèle-t-il.
Officiellement, les autorités grecques rejettent catégoriquement la vaccination, arguant que les anticorps induits peuvent donner de faux signaux d'infection. Spyros Kritas, membre du Comité scientifique national pour la gestion et le contrôle de la variole ovine, précise : « Nous ne connaissons ni le nombre exact d'animaux vaccinés, ni les types de vaccins utilisés. L'utilisation de tels vaccins ne nous permet pas de distinguer les animaux vaccinés des animaux infectés. Ces pratiques compliquent la mise au point de mesures de contrôle efficaces. »
Cette crise sanitaire majeure met en lumière les tensions entre les impératifs de santé animale, la préservation d'un patrimoine gastronomique emblématique et la survie économique des éleveurs grecs, dont l'avenir reste incertain face à cette épizootie dévastatrice.



