Fusion stratégique dans le monde agricole : Terres du Sud et Vivadour unissent leurs forces
Le rapprochement des deux coopératives agricoles majeures, Terres du Sud et Vivadour, répond à un impératif de taille critique pour affronter les multiples crises qui secouent le secteur. Cette fusion, entérinée par leurs assemblées générales respectives puis validée le 15 janvier dernier par l'Autorité de la concurrence, deviendra effective le 30 juin prochain. Maryline Filippi, professeure d'économie à Bordeaux Sciences Agro et chercheuse associée à l'Inrae AgroParisTech et Paris Saclay, explique cette dynamique comme une réponse nécessaire à la « désagriculturation » de la France.
Une nouvelle puissance dans le paysage agro-industriel français
La nouvelle entité issue de cette fusion représente une force considérable dans le secteur agricole français. Elle regroupera pas moins de 9 000 agriculteurs adhérents, emploiera 2 100 salariés et générera un chiffre d'affaires approchant le milliard d'euros. Son territoire s'étendra sur un axe central du sud-ouest, de Limoges jusqu'au pied des Pyrénées, créant ainsi une présence régionale renforcée.
Cette fusion propulse la nouvelle coopérative dans le top 23 des structures coopératives en France, une ascension notable puisque Terres du Sud occupait précédemment la 33e position avec 6 000 coopérateurs, 1 500 salariés et 592 millions d'euros de chiffre d'affaires prévus pour 2025, tandis que Vivadour se classait 34e avec 4 800 coopérateurs, 630 salariés et 540 millions d'euros de CA.
La logique économique derrière le rapprochement
Maryline Filippi, spécialiste reconnue du modèle coopératif, souligne que cette fusion répond classiquement à une recherche de compétitivité accrue. La complémentarité de leurs territoires et de leurs activités multifilières – incluant volailles, palmipèdes, ruminants, semences, grandes cultures céréalières, productions potagères, vin, fruits et légumes – constitue un atout stratégique majeur.
La concentration à l'aval des filières et la concurrence exacerbée obligent les coopératives à atteindre une taille critique, particulièrement visible dans des domaines comme l'importation de céréales en provenance d'Ukraine ou de Pologne. En parallèle, les défis internes que représentent le renouvellement des générations d'agriculteurs et les crises sanitaires récurrentes fragilisent considérablement les modèles économiques traditionnels.
Le modèle coopératif comme réponse aux crises
Le professeur Filippi défend avec conviction le modèle coopératif, qui regroupe aujourd'hui trois agriculteurs sur quatre et représente 70% de la production agricole française. Dans une note pour l'Institut Jean-Jaurès, elle présente ce modèle comme une solution viable pour contrer la « désagriculturation » progressive du territoire national.
« L'union fait la force », rappelle-t-elle, soulignant que les coopératives mutualisent leurs moyens pour soutenir économiquement leurs producteurs sur leurs territoires respectifs. Elles consolident également leurs outils de transformation et génèrent de la valeur ajoutée locale à travers la création d'emplois directs, indirects et induits, ainsi que par des investissements stratégiques.
Risques et opportunités de la fusion
Cette opération de fusion comporte naturellement des risques, notamment celui de voir la structure s'éloigner progressivement des préoccupations des agriculteurs adhérents. Cependant, Maryline Filippi rappelle que les associés coopérateurs restent les décideurs ultimes du processus de fusion grâce au principe fondamental « une personne égale une voix » qui régit la gouvernance coopérative.
La nouvelle entité offre logiquement de nouvelles opportunités : la complémentarité des productions devrait permettre de consolider les moyens d'investissement dans les processus de qualité, la modernisation des outils productifs, le conseil pour la transition vers l'agroécologie, la décarbonation, ainsi que la gestion des risques climatiques et sanitaires.
Conséquences organisationnelles et humaines
Comme souvent dans ce type de rapprochements, des rationalisations sont inévitables. « La rationalisation des outils accompagne les rapprochements de fermetures d'outils ou de postes », reconnaît Maryline Filippi. La difficulté réside dans le maintien du service aux associés coopérateurs tout en préservant au maximum les emplois et en réalisant des économies de fonctionnement.
La gouvernance de la nouvelle structure devra veiller scrupuleusement à la représentativité des différentes activités et territoires au sein d'un conseil d'administration qui sera nécessairement plus resserré que la simple addition des conseils respectifs précédents. Les arbitrages, notamment concernant la présidence unique, font l'objet de discussions approfondies pour garantir l'équité dans ce rapprochement historique.
Cette fusion entre Terres du Sud et Vivadour s'inscrit dans une tendance plus large de consolidation du secteur coopératif agricole français, où des structures en relative bonne santé cherchent à renforcer leur position face aux défis économiques, environnementaux et générationnels qui transforment profondément l'agriculture nationale.



