Salon de l'Agriculture : le fossé entre agriculteurs et citadins face aux questions surprenantes
Fossé agriculteurs-citadins : questions étonnantes au Salon

Le fossé entre agriculteurs et citadins se révèle au Salon de l'Agriculture

Julien, éleveur dans l'Ain, vit son premier Salon de l'Agriculture en tant que professionnel ce lundi 23 février. Avec une patience remarquable, il veille sur ses moutons de la ferme de Viriat, dont il reprendra l'exploitation en septembre. Ses bêtes occupent un espace important dans la section ovine du pavillon 4, formant un îlot de tranquillité au milieu de l'agitation humaine.

Des questions qui font sourire... et réfléchir

« Je ne vous cache pas que certaines questions me font rire intérieurement », confie Julien avec un sourire discret. Il relate notamment l'anecdote d'un visiteur d'une quarantaine d'années qui, pointant du doigt l'une de ses bêtes, s'exclame : « Et celle-là, elle est enceinte ? » La réponse de l'éleveur est sans appel : « Non, Monsieur, c'est un bélier ». Le visiteur, croyant observer un ventre de grossesse, regardait en réalité les testicules de l'animal.

Cette anecdote amusante illustre malheureusement parfaitement le fossé grandissant qui sépare aujourd'hui le monde agricole des citoyens urbains. Bruno Cardot, agriculteur dans l'Aisne spécialisé dans la betterave, analyse cette situation : « Deux mondes qui se sont éloignés involontairement ». Il déplore un « lien qui s'est distendu, qu'il faut absolument reformer », au-delà des difficultés climatiques, économiques et géopolitiques auxquelles fait face le secteur.

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La nécessité d'une pédagogie renforcée

Pauline, éleveuse de vaches laitières dans le Vercors, est présente au Salon pour présenter son produit phare, le Bleu du Vercors Sassenage. Elle constate avec étonnement : « On a encore beaucoup de personnes qui cherchent les vaches ». À seulement 25 ans, elle observe le fossé générationnel : « Chez les générations précédentes, il y avait beaucoup plus d'agriculteurs, les gens étaient donc plus proches du monde agricole. Ils n'avaient pas ce besoin de communiquer autour de leur métier. »

Comme de nombreux confrères, Pauline ouvre désormais son domaine au public pour des visites pédagogiques : « montrer les coulisses de la fabrication, tout ce qu'on fait sur la journée et dont les gens ne se rendent pas forcément compte ». Elle aussi doit parfois répondre à des questions surprenantes, comme celle de savoir si un taureau peut produire du lait. « On est là pour faire de la pédagogie. On ne peut pas se moquer ou faire des commentaires : le but reste qu'ils connaissent mieux notre métier », explique-t-elle avec bienveillance.

Les réseaux sociaux : nouvel outil de communication

La nécessité d'investir les formes de communication modernes s'est imposée progressivement. Bruno Cardot s'est lancé sur les réseaux sociaux en 2017 : « Il y a trop de fausses informations qui se promènent sur Internet sur notre profession ». Il a donc décidé de montrer son « bureau à ciel ouvert » : son exploitation du Moÿ-de-l'Aisne. « C'est super instagrammable », se félicite-t-il, utilisant souvent l'humour pour évoquer les difficultés du secteur et promouvoir le « manger français ».

Julien partage cette vision : « Je pense qu'on ne se sert pas assez des réseaux sociaux. Aujourd'hui, les gens ne s'informent plus par la télévision. Il faut qu'on y travaille de plus en plus, qu'on s'y mette sérieusement parce que c'est l'avenir ». Bruno Cardot insiste sur l'importance d'un langage accessible : « Ce n'est pas faire insulte à l'interlocutrice ou l'interlocuteur. Mais il faut vulgariser », expliquant qu'il utilise « un niveau de langage CM2 » pour rendre les concepts agricoles concrets.

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Transparence et temps investi : les défis de la communication moderne

Tous les agriculteurs interrogés soulignent l'importance cruciale de la transparence. Pauline rappelle : « On a des animaux malades, on subit des pertes, mais c'est aussi ça, la vie d'éleveur. On prend le temps de le dire, de faire comprendre qu'il y a des moments dans le métier d'éleveur qui sont moins agréables ». Bruno Cardot abonde : « On n'a rien à cacher et on a tout à gagner à être transparent », voyant dans cette approche un moyen de contrer ce que certains appellent l'« agribashing ».

Mais cette présence en ligne demande un investissement temporel significatif. Pauline explique : « Ce n'est pas un travail quotidien, mais c'est, au moins une à deux fois par semaine, une story ou une publication. Ça prend vite du temps, si on veut faire quelque chose de propre et régulier ». Julien, plus réservé, reconnaît : « Venez passer une journée de travail chez nous... Je ne sais pas comment les autres agriculteurs font pour faire des vidéos, les monter... Chapeau à eux ».

Synergies et formations pour une communication efficace

Face à ces contraintes de temps, des solutions collectives émergent. Bruno Cardot est membre de FranceAgriTwittos, une « communauté, apolitique et asyndicale, désireuse de faire connaître et comprendre le monde agricole ». Les syndicats organisent de plus en plus de formations en ligne pour améliorer la communication des agriculteurs.

Au niveau local, les créateurs de contenu s'entraident activement. Pauline témoigne : « Sur le Vercors, on échange entre nous, on discute de la programmation, de ce qu'on peut faire, des idées de chacun pour qu'il y ait une identité commune et qu'on avance tous dans le même sens ». Elle voit dans cette dynamique un espoir pour l'avenir : « On est beaucoup de jeunes à s'être installés ou à s'installer dans les années qui arrivent. Et les réseaux sociaux, c'est un monde que l'on connaît bien ».

Le Salon de l'Agriculture : vitrine essentielle mais insuffisante

Le Salon de l'Agriculture reste un enjeu majeur de communication pour la profession. Julien souligne : « Beaucoup de personnes sont contentes de voir ce qui se fait, de découvrir le métier d'agriculteur sous de nouvelles facettes ». Il insiste sur la nécessité de « remettre du positif dans l'agriculture, contrecarrer les messages alarmistes ».

Le défi est considérable : selon l'Insee, plus de 80% de la population française vit en zone urbaine. Bruno Cardot espère que les plateformes numériques permettront « d'apporter un maximum d'informations, pour leur alimentation, voire leur choix politique ». L'objectif ultime, partagé par tous ces agriculteurs, est que l'agriculture ne soit plus réduite aux clichés négatifs, et que les nouvelles générations puissent distinguer une vache d'un mouton sans difficulté.