Vous venez de rédiger une tribune publiée dans Le Monde où vous décrétez qu'il faut changer de modèle agricole. Car c'est bien de cela dont il s'agit, puisque la productivité que vous condamnez, celle qui nourrit pourtant trois fois par jour et 365 jours par an 67 millions de Français, semble, selon vous, préjudiciable au devenir de nos productions.
Compétitivité : un mirage ?
Vous écrivez : « Ne nous trompons pas de combat, la compétitivité seule est un mirage. » Allez expliquer cela aux éleveurs menacés par les accords de libre-échange avec le Mercosur ou par ceux qui ne peuvent plus lutter contre les importations de céréales et de poulets en provenance des pays de l'Est. Allez expliquer cela aux maraîchers et aux arboriculteurs du Midi de la France qui ont vu, en moins de 20 ans, disparaître les deux tiers de leurs exploitations laminées par le jeu des compétitions déloyales et par les importations en provenance d'Espagne ou du Maghreb. Allez expliquer à ces paysans, qui ont dû déposer le bilan et font désormais la circulation devant les écoles, que la « compétitivité repose sur des vulnérabilités ». Allez expliquer cela, enfin, aux millions de Français qui peinent à boucler leurs fins de mois et font jour après jour, dans les supermarchés, la course aux promotions.
La providence du bio
Qui êtes-vous pour parler à la place des agriculteurs ? Que savez-vous de leur métier, de leur quotidien ? Savez-vous ce qu'ils ressentent quand advient la menace des éléments, des prédateurs, des maladies, quand la récolte est perdue et qu'il faut, quoi qu'il (leur) en coûte, rembourser les crédits, remettre en culture, voir s'éloigner les enfants qui préfèrent déserter les vignes, les pâturages, les jardins, les vergers ? Vous n'en savez rien ! Et pourtant vous parlez d'une « dépendance à la productivité aux tracteurs, aux intrants, aux marchés… ».
Vous suggérez, comme le font les écologistes auxquels vous vous apparentez avec votre propos, le retour à la traction animale et à la providence du bio dont les coûts de productions sont entre 30 et 50 % supérieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle. Vous dénoncez la raréfaction des terres agricoles. Intéressez-vous plutôt aux friches qui sont en train de se développer partout où, notamment à cause des arrachages viticoles et de la perte de compétitivité subie par ce secteur, la friche avance là où l'homme s'en va, là où la machine s'arrête, là où la terre se tait.
Intéressez-vous aux dynamiques d'artificialisation – qui ne progresse plus que de 0,04 % par an. Interrogez-vous sur cette « intensification » qui permet aux agriculteurs de produire autant sur moins d'hectares, de manière durable, pour préserver les forêts… Les données sont là. Vous ne les lisez pas ? Ne les connaissez pas ?
Une compétitivité sans âme ?
Vous parlez d'une « compétitivité sans âme » en faisant référence à nos terroirs, à nos savoir-faire. Vous vous improvisez défenseurs du sol et des produits, vous déclarez que « la santé et la souveraineté, elles, sont des questions de survie ». Des insinuations inacceptables qui désignent nos productions agricoles, parmi les plus vertueuses au monde, alors qu'elles font face au rouleau compresseur des importations et sont les seules capables de nourrir qualitativement et quantitativement les populations.
Ce nivellement par le bas que vous prônez à l'heure – et votre tribune n'est peut-être pas le fruit du hasard… – où la Loi d'urgence agricole appelle à préserver et à développer l'outil de production, n'est pas de nature à garantir le revenu de l'agriculteur. Du moins de celui qui ne peut se contenter de musarder avec de la permaculture et des produits issus d'une écologie champêtre que la plupart des Français ne peuvent se payer.
Qu'en sera-t-il le jour où, suite aux préconisations de ceux qui facturent leurs menus plusieurs centaines d'euros, le consommateur devra se contenter de produits importés par ceux qui auront définitivement usurpé nos marchés ? C'est déjà le cas pour 70 % de nos fruits, 40 % de nos légumes, 50 % de nos poulets… Où vous arrêterez-vous ? Lorsque tous les producteurs français seront morts ?
Car ce jour-là, nous aurons le choix entre deux occurrences. Des cultures de niche accessibles à une petite partie de la population, votre clientèle sans doute… Et, pour les autres, autrement dit pour la majorité des Français, un approvisionnement issu de pays lointains et d'une agriculture low cost qui usera et abusera des distorsions déloyales, sociales, environnementales.
Ce jour-là, vous pourrez rédiger une nouvelle tribune et, effectivement, évoquer, sous la forme d'un requiem cette fois-ci, la santé et la souveraineté ! Car prôner la diabolisation de la productivité en suggérant, de facto, un seuil qu'aucun pays ne s'engage à respecter, y compris en Europe comme nous l'avons vu avec l'acétamipride interdit en France mais toujours autorisée à l'étranger, revient à nous affaiblir et à nous marginaliser.
Des propositions contestables
Considérant l'influence que vous croyez susciter auprès de ceux qui nous dirigent, vous préconisez « la création d'un fonds foncier national, abondé par l'épargne citoyenne et les Plans épargne retraite, afin d'acquérir des sols pour faciliter l'installation des jeunes et soulager les agriculteurs en difficulté ». Vous proposez ensuite des « réductions d'impôts fléchés vers des outils qui pourraient créer de la valeur à la ferme, des laboratoires de transformation, des serres ou des outils de vente directe pour des exploitations à taille humaine, créatrices d'emplois et écologiquement résilientes. »
À l'heure où le pays se désindustrialise, où les déserts médicaux s'étendent, où l'éducation comme la santé souffrent de désinvestissements chroniques dans une France surendettée, vous proposez ni plus ni moins de capter les dernières marges de richesse nationale pour votre seul bénéfice, en somme…
Pensez-vous que le monde agricole ait besoin de « Chefs », fussent-ils de talent et renommés, pour savoir ce qu'il doit faire et ce qu'il doit proposer ? Car, contrairement à ce que vous écrivez, son salut, celui de notre alimentation et de nos campagnes, passe en priorité par une relance de sa compétitivité, alors que l'excédent agroalimentaire vient de dégringoler, entre 2012 et 2025, de plus de 10 milliards d'euros à seulement 181 millions.
Et d'ailleurs, que penseriez-vous d'une tribune rédigée par des agriculteurs s'estimant suffisamment qualifiés pour parler de votre métier, de ce que vous mitonnez, des tarifs que vous pratiquez, des ingrédients que vous utilisez, du liant de la sauce, de la température des fourneaux, du temps qui vous est imparti pour faire rissoler, revenir, blanchir, gratiner ou mariner ? Qui pourrait, en effet, se permettre, comme vous venez de le faire avec le monde paysan, de vous conseiller, de juger vos pratiques en rédigeant, à votre place, des propositions péremptoires concernant votre métier, vos établissements, votre façon de les exploiter ?
Alors que nos campagnes ont besoin de retrouver panache, audace et vitalité, votre tribune, destinée à ceux qui peuvent encore se permettre de rêver, est une erreur où l'affliction dépasse dangereusement la réalité.



