Latitude 44.0492 : quand le théâtre donne voix aux souvenirs perdus d'Alzheimer
Dans l'intimité feutrée de l'auditorium de Rousson, une scène minimaliste s'illumine d'objets du quotidien au charme désuet. Un téléphone à cadran, un fer à repasser ancien, une lampe vintage : ces artefacts d'un autre temps deviennent les témoins silencieux d'une exploration artistique audacieuse. Portée par la comédienne Viviana Allocco, la pièce Latitude 44.0492 plonge le spectateur au cœur de l'expérience de la maladie d'Alzheimer, offrant un regard renouvelé sur cette pathologie qui touche près d'un million et demi de personnes en France.
Une création née de l'écoute et de la résidence artistique
Ce spectacle singulier est le fruit d'un long travail de résidence mené par l'association Zazplinn au centre Montvaillant de Boisset et Gaujac, établissement spécialisé dans l'accueil de personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Pendant plusieurs mois, l'équipe artistique a recueilli la parole des résidents, mais également du personnel soignant de la fondation des Diaconesses de Reuilly et des familles concernées. Cette matière brute, chargée d'émotions et de fragments de vie, a été patiemment transformée en une œuvre théâtrale d'une grande sensibilité.
La sortie de résidence officielle de cette création est programmée le 7 mars prochain à 15 heures, toujours à l'auditorium de Rousson. Un moment attendu qui marque l'aboutissement d'un processus créatif exigeant, où l'art devient vecteur de compréhension et de lien social.
Une performance solo qui défie la mémoire
Sur scène, Viviana Allocco incarne avec une justesse remarquable une douzaine de personnages, passant d'une voix à l'autre avec une fluidité déconcertante. Son défi technique est immense : mémoriser et restituer des textes parfois décousus, à l'image de la maladie elle-même. Soutenue par la création musicale subtile de la harpiste Roxane Martin, la comédienne navigue entre récits cohérents et propos qui s'évaporent soudain dans l'absurde.
Ce dispositif scénique permet au public de ressentir concrètement la démesure d'Alzheimer : la perte de repères temporels, la relation altérée aux objets, la difficulté croissante à interagir avec le monde environnant. Sans jamais tomber dans le pathos, le spectacle crée une immersion vertigineuse dans la réalité de ces maladies qui devraient toucher deux fois plus de personnes d'ici 2050.
Les objets vintage, symboles d'une mémoire qui s'efface
La scénographie repose en grande partie sur ces objets d'époque soigneusement disposés sur le plateau. Pour les patients rencontrés par l'équipe artistique, ces éléments autrefois familiers sont devenus énigmatiques, perdant leur fonction et leur signification. Roxane Martin, qui signe également la mise en scène aux côtés de Michel Ramillon, explique : "Ces objets prennent un aspect mystérieux parce que chez ces personnes, à différents stades de la maladie, il n'y a plus de contact. Plus aucune interaction, même avec un journal. Progressivement, tout se dissout."
Le spectacle réussit ainsi l'exploit de rendre tangible cette dissolution progressive des liens, tout en restaurant avec une délicatesse infinie la possibilité d'une connexion. Il propose une méditation poétique sur la fragilité de la mémoire et la persistance de l'être au-delà des mots perdus.
Un théâtre qui recrée du lien et transforme le regard
Latitude 44.0492 dépasse largement le cadre du simple spectacle pour devenir une expérience humaine partagée. En donnant une forme artistique à des témoignages souvent tus ou incompris, le théâtre permet ici de :
- Rendre visible l'invisible réalité des maladies neurodégénératives
- Créer un espace de dialogue entre malades, soignants, familles et grand public
- Transformer la perception sociale d'Alzheimer, trop souvent réduite à ses aspects les plus dramatiques
- Offrir aux personnes concernées une reconnaissance symbolique de leur vécu
Cette initiative de l'association Zazplinn s'inscrit dans une démarche plus large d'art appliqué au soin et à l'accompagnement. Elle démontre comment la création artistique peut devenir un outil précieux de médiation, de sensibilisation et peut-être même de réparation du lien social fragilisé par la maladie.
La première représentation publique de Latitude 44.0492 promet donc d'être bien plus qu'un simple événement culturel. Elle constituera un moment fort de partage et de réflexion collective sur notre rapport à la mémoire, au temps qui passe, et à la dignité des personnes fragilisées par les atteintes cognitives.



